CHARLES PERRAULT

"Charles Perrault (1628-1703) est connu pour ses contes alors qu'il est avant tout le théoricien des modernes"
Frédéric Fabre

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- BIOGRAPHIE DE CHARLE PERRAULT

- CONTE DE LA MERE DE L'OYE

- PEAU D’ANE

- LES FABLES

- LES SOUHAITS REDICULES

- DIALOGUE DE L'AMOUR ET DE L'AMITIE

- CITATIONS DE CHARLES PERRAULT

- LES LIENS

BIOGRAPHIE CHARLES PERRAULT

12 janvier 1628 : Naissance à Paris de Charles et de son frère jumeau François qui mourra six mois plus tard.

Son père Pierre Perrault, originaire de Tours est avocat au parlement de Paris. Avec sa mère Paquette Leclerc, il forme une puissante famille de la bourgeoisie d'offices devenues noblesse de robe et imprégnée de jansénisme.

Charles est le cadet d'une famille de deux sœurs et quatre frères qui se sont illustrés sous le règne de Louis XIV: Jean est avocat, Pierre est receveur général avant de devenir premier commis de Colbert, Nicolas est théologien et vibrant défenseur du jansénisme, Claude est médecin et architecte.

1637: Charles commence ses études au collège de Beauvais à Paris et y rencontre Beaurain.

1643: Perrault ne termine pas sa classe de philosophie au collège. Il est entré en conflit avec ses maîtres pour avoir osé lire et défendre "Le Discours de la méthode" de Descartes, ouvrage alors jugé "téméraire et condamnable". Avec son camarade Beaurain, il fuit le collège et apprend, à son rythme et selon ses désirs. Au bout de quatre ans, les deux autodidactes deviennent très cultivés. Perrault confie dans ses  Mémoires : "Si je sais quelque chose, je le dois particulièrement aux trois ou quatre années d'étude que je passai ainsi".

1647: Il débute ses études de droit.

1648 : Il fait une traduction burlesque du livre VI de l'Énéide, en collaboration avec son ami Beaurain.

1649: Il commence à écrire avec deux de ses frères un poème : Les murs de Troie ou l'origine du burlesque.

1651: Après sa licence de droit, il devient avocat à l'âge de 23 ans. Il écrit deux poésies galantes et précieuses: Dialogue de l'amour et de l'amitié et Le miroir ou la métamorphose d'Orante.

1653: Publication du poème Les Murs de Troie ou l'origine du burlesque qui attaque avec verve, l’Antiquité.

1654: Charles renonce au barreau et devient le commis dans l’administration de la Recette Générale des finances alors dirigée par son frère aîné Pierre. Grand travailleur, aimable, spirituel, il est fort apprécié de la Cour. Son caractère et ses écrits pour louer le roi lui assureront une ascension sociale rapide.

1659: Publication du Portrait d'Iris, du Portrait de la voix d'Iris et d'une Ode pour célébrer le traité des Pyrénées, traité qui mit fin à la guerre qui opposait depuis 1635 la France aux Habsbourg d'Espagne.

1660: Publication du Dialogue de l'amour et de l'amitié et d'une Ode pour célébrer le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d'Autriche.

1661: Ode pour célébrer la naissance du Dauphin Louis, unique fils de Louis XIV.

1663: Charles est nommé secrétaire de la Petite Académie fondée par Colbert. Elle deviendra la future Académie des Inscriptions et des Belles Lettres. Perrault est plus particulièrement chargé du mécénat royal et du contrôle des œuvres littéraires. La même année, il devient commis de Colbert. Il écrit un Discours sur l'acquisition de Dunkerque par le Roi.

1665: Il est promu à la fonction de premier commis des bâtiments du roi. Il s'occupe, entre autres projets, de celui de l'aménagement du Louvre. Louis XIV préféra ses propositions à celles du Bernin pour la Colonnade du Louvre. Son frère Claude en sera l'architecte. Charles fait renoncer à Colbert, son projet d'interdire au public l'accès du jardin des Tuileries.

1667: Charles fait construire l'Observatoire du Roi d'après les plans de son frère Claude.

1668: Il publie deux poèmes: La Peinture et Le Parnasse poussé à bout.

1669: Il publie Courses de têtes et de bagues faites par le Roi et par les Princes et Seigneurs.

1671: Nommé à l'Académie française, il en devient le chancelier. Il introduit la tradition du discours de réception à l'Académie, institue les jetons de présence, l'élection des nouveaux membres et prend part à la fondation de l’Académie des Beaux-arts.

1672: Il épouse Marie Guichon, de vingt quatre ans sa benjamine.

1673: Il devient aussi bibliothécaire de l'Académie française. Il y est considéré comme le porte parole de Colbert.

1673-1678: Il a quatre enfants, une fille et trois garçons

1674: Il publie une Critique de l'Opéra

1678: Sa femme meurt des suites de sa dernière couche.

1679: Il publie une Harangue faite au Roi après la prise de Cambrai.

1680: Il se retire de sa fonction de premier commis du roi des bâtiments, au profit du fils de Colbert.

1681: Il publie un Poème à la Louange de Monsieur Brun.

1682: Il publie Le Banquet des Dieux pour la Naissance de Monsieur le Duc de Bourgogne.

1683: Mort de Colbert, l'ascension sociale de Perrault et ses responsabilités sont stoppées net avec la nomination de Louvois, ancien adversaire de Colbert, comme chancelier de Louis XIV. Il est destitué de ses fonctions et ne perçoit plus de pension. Racine et Boileau arrivent à persuader Louvois de le rayer de la liste des membres de la Petite Académie. Il est remplacé par Félibien. Elle comprenait alors trois autres membres, Charpentier, l’abbé Tallemant et Quinault. Charles Perrault se retrouve en «retraire forcée» et décide de se retirer de la vie publique pour se consacrer à l'éducation de ses enfants et à sa passion, l'écriture.

1685: Publication de "Aux Nouveaux Convertis" composé à l'occasion de la révocation de l'Édit de Nantes.

1686: Publication de Saint Paulin, dédié à Bossuet et d'une Épître chrétienne sur la pénitence.

1687: Publication de Le siècle de Louis Le Grand. Avec la lecture du 27 janvier, de son poème à la gloire du roi, Perrault expose devant les académiciens l'idée contenue dans ces deux vers: «Que l'on peut comparer, sans crainte d'être injuste, le siècle de Louis, au beau siècle d'Auguste.» Il lance ainsi la première querelle des anciens et des modernes en pensant que les modernes sont supérieurs aux anciens.
Les Académiciens le soutiennent, Boileau s’indigne et Racine le tourne en ridicule.

1688 - 1690 - 1691 - 1697: Perrault rassemble ses arguments dans "Parallèle des Anciens et des Modernes en ce qui regarde les arts et la Science" où il défend les thèses selon laquelle les modernes sont supérieurs ou égaux aux anciens. Il met Quinault bien au-dessus de Racine et Lebrun bien au-dessus de Raphael ! La polémique ne peut qu'enfler.

1688: Publication d'une Ode à Monseigneur le Dauphin sur la prise de Philisbourg.

1690: Publication d'un recueil d'Estampes commentées par Perrault : Le Cabinet des Beaux Arts.

1691: Début de la publication des contes en vers avec la marquise de Saluces ou la patience de Grisélidis. Le genre des contes de fées est à la mode dans les salons mondains : les membres de la haute société assistent aux veillées populaires et prennent note des histoires qui s'y racontent. Boccace avait déjà écrit une première version de la Belle au Bois dormant.

Publication d'une Ode Au Roi, sur la prise de Mons.

1692: Publication de La Création du Monde et d'un poème humoristique: La Chasse.

1693: Un deuxième conte Des souhaits ridicules, est publié dans la revue le "mercure galant". Publication de Dialogues d'Hector et d'Andromaque. 

1694: Publication de Peau d'âne complété Des souhaits ridicules et de La marquise de Saluces ou la patience de Grisélidis, tous trois précédés d'une préface. Ses contes ne sont pas critiqués par les classiques puisque leur forme est en vers et qu'ils sont signés du nom de son fils Pierre Perrault.

«Si Peau d'Âne m'était conté
J'y prendrais un plaisir extrême.»
Jean de La Fontaine, Fables, le Pouvoir des fables.

Charles Perrault écrit la préface du dictionnaire de l'Académie française.

Publication de L'Apologie des Femmes en réponse aux sarcastiques "Réflexions critiques sur quelques passages du rhéteur Longin" de Boileau. Il acquiert ainsi à la cause des modernes, toutes les femmes du royaume. Il publie aussi Le Triomphe de sainte Geneviève et L'Idylle à Monsieur de la Quintinie.

1696: Publication de La belle au bois dormant dans le mercure galant.

1696 - 1700:  Publication "Des Hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle, avec leur portrait au naturel" ouvrage composé de cent portraits et éloges pour démontrer que les modernes n'ont vraiment rien à envier aux anciens.

1697: Publication d'un poème: Adam, ou la création de l'homme. 

Première édition par Claude Barbin des contes en prose sous le titre "Les Contes de ma mère l'Oye des Histoires ou contes du temps passé". Recueil de huit contes merveilleux issus du folklore national signé du nom de son jeune fils de dix-neuf ans, Pierre Perrault d'Armancour, précédé d'une dédicace à Elisabeth Charlotte d'Orléans, petite nièce de Louis XIV.

Charles venait d'acquérir le domaine d'Armancour pour son troisième fils Pierre qui aspirait à devenir le secrétaire de "Mademoiselle" Elisabeth Charlotte d'Orléans. La dédicace des contes signés du fils, avait pour but de confirmer la sympathie de "Mademoiselle" pour Pierre. 

Ces Récits issus de la tradition populaire orale, transmis essentiellement par les femmes, nourris en partie de l'imaginaire médiéval légendaire, chevaleresque et courtois, de textes narratifs de la Renaissance italienne, sont totalement étrangers à la tradition littéraire de l'Antiquité. Leur publication sert le combat que mène Perrault en faveur des Modernes. Par leur style simple et naïf, par leur douceur et le fait qu'ils soient écrits en prose, les contes correspondent à l'image que les Modernes se font de la langue française et s'opposent à l'académisme des Anciens.

Perrault consacre ainsi le genre littéraire des contes de fées: récits appartenant au genre merveilleux et fondés sur un schéma narratif immuable. La prétendue destination des Contes aux enfants par des moralités rajoutées après chaque histoire pour expliquer les valeurs illustrées, est une subversion du genre. Ce procédé répond à une idéologie: la langue des contes est alors considérée comme la langue des nourrices, et donc, métaphoriquement, comme la langue maternelle de la France préférée au grec et au latin. Issus du folklore populaire français, les contes adaptés littérairement par Perrault n'appartiennent aucunement à la littérature enfantine, mais à une littérature orale, mouvante, destinée aux adultes des communautés villageoises, faits pour être lus le soir, à la veillée. 

Le passage des contes à la culture de salon du XVIIe siècle, implique pour Perrault un processus de transformation paradoxalement aussi profond que peu visible. Le Petit Chaperon rouge des versions orales dévorait la chair de sa mère-grand et s'abreuvait de son sang. Cendrillon jetait du sel dans la cendre en faisant croire qu'elle avait des poux pour qu'elle puisse être tranquille. Les Contes de Perrault sont le résultat d'une censure assez nette de tous les éléments et des motifs qui, dans la version originale, peuvent choquer ou simplement ne pas être compris par un public mondain. Perrault ne se contente pas de retrancher ce que les contes pouvaient avoir de vulgaire. Il transforme le récit et l'adapte à la société de son temps, ajoutant des glaces et des parquets au logis de Cendrillon, restituant l'action du Petit Poucet à l'époque de la grande famine de 1693.

Parallèlement, il les teinte d'un humour spirituel, agrémente le récit de plaisanteries destinées à ne pas prendre le merveilleux des contes trop au sérieux, déclarant par exemple que l'ogresse de La Belle au bois dormant veut manger la petite Aurore à la sauce Robert, que Le prince et sa belle "ne dormirent pas beaucoup" après leurs retrouvailles, ou encore que les bottes du Chat botté n'étaient pas très commodes pour marcher sur les tuiles des toits.

Il adapte son style pour rappeler l'origine orale des contes et leur vivacité, en multipliant les archaïsmes et les tournures vieillies, utilisant le dialogue, le présent de narration ou le jeu des formulettes comme «Anne ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?» ou «Ma mère-grand, comme vous avez de grands bras».

Intégrant les éléments populaires du conte à une trame romanesque, Perrault transforme le conte populaire, en réalisant un des chefs-d'œuvre de la littérature universelle et sauve de l'oubli huit récits traditionnels, aujourd'hui encore célébrissimes : Riquet à la houppe, La Belle au bois dormant, Le Petit Chaperon rouge, La Barbe-bleue, Cendrillon ou La Petite Pantoufle de vair, le Maître Chat ou le Chat Botté, le Petit Poucet, les Fées.

L'Ogre du petit poucet par Gustave Doré

Perrault reste pourtant le plus méconnu des classiques: très peu connaît sa version des contes : chez Perrault, le petit chaperon rouge et sa grand-mère finissent mangées par le loup : la version postérieure où le chasseur les sort du ventre est de Grimm. De même, c'est dans Disney que le baiser du prince réveille la Belle au Bois Dormant : chez Perrault, elle se réveille toute seule. De plus, la postérité a préféré ne garder que ce que Perrault appelait le «conte tout sec», en oubliant les moralités.

1698: Publication d'un Portrait de Bossuet et d'un essai A Monsieur de Callières sur la négociation de la Paix.

1699: Début de la rédaction des Mémoires de ma vie, autobiographie écrite à l'intention de ses enfants. Traduction des Fables de Faërne.

1700: mort de son plus jeune fils, Pierre. Réconciliation entre Perrault et Boileau sur le principe que les modernes devaient la plupart de leurs qualités à l'imitation des anciens mais que le Siècle de Louis le Grand est supérieur à celui d'Auguste, non seulement dans les sciences et les arts mais dans certains cas en lettres. En fait chacun reste sur ses convictions fondamentales, Perrault continue à penser que les modernes sont supérieurs aux anciens et Boileau considère que les modernes ne peuvent être remarquables que quand ils imitent les anciens.

1701: Publication d'une Ode au Roi Philippe V, allant en Espagne.

1702:  Publication d'une Ode pour le Roi de Suède.

1703: Publication d'une satyre, Le Faux Bel Esprit et Le Roseau du Nouveau Monde un poème sur la canne à sucre.

Le 16 mai Charles Perrault meurt à Paris à l'âge de 75 ans.

1755: Publication de Mémoires de ma vie qui renferment beaucoup de particularités et d’anecdotes intéressantes sur le ministère de Colbert.

1836: Les contes de Perrault sont publiés avec les dessins de Paul Lacroix et Walckenaer

1862: Les contes de Perrault sont publiés avec les dessins de Gustave Doré.

1868: Publication de deux comédies: L'Oublieux et Les Fontanges.

1901: Publication de L'Enéide Burlesque.

CONTES DE LA MÈRE L'OYE

OU HISTOIRES OU CONTES DU TEMPS PASSÉ AVEC LES MORALITÉS
 
Les contes avec leurs moralités de l'édition de 1697 est remis en français moderne avec les gravures de Gustave Doré.

A ELISABETH CHARLOTTE D'ORLÉANS

Mademoiselle,
On ne trouvera pas étrange qu'un Enfant ait pris plaisir à composer les Contes de ce Recueil, mais on s'étonnera qu'il ait eu la hardiesse de vous les présenter.

Cependant MADEMOISELLE, quelque disproportion qu'il y ait entre la simplicité de ces Récits, et les lumières de votre esprit, si on examine bien ces Contes, on verra que je ne suis pas aussi blâmable que je le parais d'abord. Ils renferment tous une Morale très sensée et qui se découvre plus ou moins, selon le degré de pénétration de ceux qui les lisent; d'ailleurs comme rien ne marque tant la vaste étendue d'un esprit, que de pouvoir s élever en même temps aux plus grandes choses, et s'abaisser aux plus petites on ne sera point surpris que la même Princesse, à qui la Nature et l'éducation ont rendu familier ce qu'il y a de plus élevé, ne dédaigne par de prendre plaisir à de semblables bagatelles.

Il est vrai que ces Contes donnent une image de ce qui se passe dans les moindres Familles, où la louable impatience d'instruire les enfants fait imaginer des Histoires dépourvues de raison, pour s'accommoder à ces mêmes enfants qui n'en ont pas encore; mais à qui convient-il mieux de connaître comment vivent les Peuples, qu'aux Personnes que le Ciel destine à les conduire?

Le désir de cette connaissance a poussé des Héros, et même des Héros de votre Race, jusque dans des huttes et des cabanes, pour y voir de près et par eux-mêmes ce qui s'y passait de plus particulier: cette connaissance leur ayant paru nécessaire pour leur parfaite instruction.

Quoi qu'il en soit, MADEMOISELLE,
Pouvais-je mieux choisir pour rendre vraisemblable.
Ce que la Fable a d'incroyable?
Et jamais Fée au temps jadis
Fit-elle à jeune Créature,
Plus de dons, et de dons exquis,
Que vous en a fait la Nature ?
Je suis avec un très profond respect,
MADEMOISELLE,
De Votre Altesse Royale,
Le très humble et
très obéissant serviteur,
Pierre Darmancour.

LA BELLE AU BOIS DORMANT

Il était une fois un Roi et une Reine qui étaient si fâchés de n'avoir point d'enfants, si fâchés qu'on ne saurait dire. Ils allèrent à toutes les eaux du monde; vœux, pèlerinages, menues dévotions; tout fut mis en œuvre, et rien n'y faisait.

Enfin pourtant la Reine devint grosse, et accoucha d'une fille: on fit un beau Baptême; on donna pour Marraines à la petite Princesse toutes les Fées qu'on pût trouver dans le Pays (il s'en trouva sept), afin que chacune d'elles lui faisant un don, comme c'était la coutume des Fées en ce temps-là, la Princesse eût par ce moyen toutes les perfections imaginables.

      Après les cérémonies du Baptême toute la compagnie revint au Palais du Roi, où il y avait un grand festin pour les Fées. On mit devant chacune d'elles un couvert magnifique, avec un étui d'or massif, où il y avait une cuiller, une fourchette, et un couteau de fin or, garni de diamants et de rubis. Mais comme chacun prenait sa place à table, on vit entrer une vieille Fée qu'on n'avait point priée parce qu'il y avait plus de cinquante ans qu'elle n'était sortie d'une Tour et qu'on la croyait morte, ou enchantée.

      Le Roi lui fit donner un couvert, mais il n'y eut pas moyen de lui donner un étui d'or massif, comme aux autres, parce que l'on n'en avait fait faire que sept pour les sept Fées. La vieille crut qu'on la méprisait, et grommela quelques menaces entre ses dents. Une des jeunes Fées qui se trouva auprès d'elle l'entendit, et jugeant qu'elle pourrait donner quelque fâcheux don à la petite Princesse, alla dès qu'on fut sorti de table, se cacher derrière la tapisserie, afin de parler la dernière, et de pouvoir réparer autant qu'il lui serait possible le mal que la vieille aurait fait.

      Cependant les Fées commencèrent à faire leurs dons à la Princesse. La plus jeune lui donna pour don qu'elle serait la plus belle du monde, celle d'après qu'elle aurait de l'esprit comme un Ange, la troisième qu'elle aurait une grâce admirable à tout ce qu'elle ferait, la quatrième qu'elle danserait parfaitement bien, la cinquième qu'elle chanterait comme un Rossignol, et la sixième qu'elle jouerait de toutes sortes d'instruments dans la dernière perfection. Le rang de la vieille Fée étant venu, elle dit, en branlant la tête encore plus de dépit que de vieillesse, que la Princesse se percerait la main d'un fuseau, et qu'elle en mourrait.

      Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n'y eût personne qui ne pleurât. Dans ce moment la jeune Fée sortit de derrière la tapisserie, et dit tout haut ces paroles:

«-Rassurez-vous, Roi et Reine, votre fille n'en mourra pas; il est vrai que je n'ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait. La Princesse se percera la main d'un fuseau; mais au lieu d'en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d'un Roi viendra la réveiller.»

      Le Roi, pour tâcher d'éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier aussitôt un Édit, par lequel il défendait à toutes personnes de filer au fuseau, ni d'avoir des fuseaux chez soi sous peine de la vie. Au bout de quinze ou seize ans, le Roi et la Reine étant allés à une de leurs Maisons de plaisance, il arriva que la jeune Princesse courant un jour dans le Château, et montant de chambre en chambre, alla jusqu'au haut d'un donjon dans un petit galetas, où une bonne Vieille était seule à filer sa quenouille.

  Cette bonne femme n'avait point ouï parler des défenses que le Roi avait faites de filer au fuseau.

«-Que faites-vous là, ma bonne femme?» dit la Princesse.

«-Je file, ma belle enfant», lui répondit la vieille qui ne la connaissait pas.

«-Ah! que cela est joli», reprit la Princesse, «comment faites-vous? donnez-moi que je voie si j'en ferais bien autant.»

     Elle n'eut pas plus tôt pris le fuseau, que comme elle était fort vive, un peu étourdie, et que d'ailleurs l'Arrêt des Fées l'ordonnait ainsi, elle s'en perça la main, et tomba évanouie.

      La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours: on vient de tous côtés, on jette de l'eau au visage de la Princesse, on la délace, on lui frappe dans les mains, on lui frotte les temples avec de l'eau de la Reine de Hongrie; mais rien ne la faisait revenir.

    Alors le Roi, qui était monté au bruit, se souvint de la prédiction des Fées, et jugeant bien qu'il fallait que cela arrivât, puisque les Fées l'avaient dit, fit mettre la Princesse dans le plus bel appartement du Palais, sur un lit en broderie d'or et d'argent. On eût dit d'un Ange, tant elle était belle; car son évanouissement n'avait pas ôté les couleurs vives de son teint: ses joues étaient incarnates, et ses lèvres comme du corail; elle avait seulement les yeux fermés, mais on l'entendait respirer doucement, ce qui faisait voir qu'elle n'était pas morte. Le Roi ordonna qu'on la laissât dormir en repos, jusqu'à ce que son heure de se réveiller fût venue.

      La bonne Fée qui lui avait sauvé la vie, en la condamnant à dormir cent ans, était dans le Royaume de Mataquin, à douze mille lieues de là, lorsque l'accident arriva à la Princesse; mais elle en fut avertie en un instant par un petit Nain, qui avait des bottes de sept lieues (c'était des bottes avec lesquelles on faisait sept lieues d'une seule enjambée). La Fée partit aussitôt, et on la vit au bout d'une heure arriver dans un chariot tout de feu, traîné par des dragons. Le Roi lui alla présenter la main à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avait fait; mais comme elle était grandement prévoyante, elle pensa que quand la Princesse viendrait à se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux Château.

      Voici ce qu'elle fit: elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans ce Château (hors le Roi et la Reine), Gouvernantes, Filles d'Honneur, Femmes de Chambre, Gentilshommes, Officiers, Maîtres d'Hôtel, Cuisiniers, Marmitons, Galopins, Gardes, Suisses, Pages, Valets de pied; elle toucha aussi tous les chevaux qui étaient dans les Écuries, avec les Palefreniers, les gros mâtins de basse-cour, et la petite Pouffe, petite chienne de la Princesse, qui était auprès d'elle sur son lit. Dès qu'elle les eut touchés, ils s'endormirent tous, pour ne se réveiller qu'en même temps que leur Maîtresse, afin d'être tout prêts à la servir quand elle en aurait besoin; les broches mêmes qui étaient au feu toutes pleines de perdrix et de faisans s'endormirent, et le feu aussi.

      Tout cela se fit en un moment; les Fées n'étaient pas longues à leur besogne. Alors le Roi et la Reine, après avoir baisé leur chère enfant sans qu'elle s'éveillât, sortirent du Château, et firent publier des défenses à qui que ce soit d'en approcher. Ces défenses n'étaient pas nécessaires, car il crût dans un quart d'heure tout autour du parc une si grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et d'épines entrelacées les unes dans les autres, que bête ni homme n'y aurait pu passer: en sorte qu'on ne voyait plus que le haut des Tours du Château, encore n'était-ce que de bien loin. On ne douta point que la Fée n'eût encore fait là un tour de son métier, afin que la Princesse, pendant qu'elle dormirait, n'eût rien à craindre des Curieux.

Au bout de cent ans, le Fils du Roi qui régnait alors, et qui était d'une autre famille que la Princesse endormie, étant allé à la chasse de ce côté-là, demanda ce que c'était que des Tours qu'il voyait au-dessus d'un grand bois fort épais; chacun lui répondit selon qu'il en avait ouï parler. Les uns disaient que c'était un vieux Château où il revenait des Esprits; les autres que tous les Sorciers de la contrée y faisaient leur sabbat. La plus commune opinion était qu'un Ogre y demeurait, et que là il emportait tous les enfants qu'il pouvait attraper, pour les pouvoir manger à son aise, et sans qu'on le pût suivre, ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois. Le Prince ne savait qu'en croire, lorsqu'un vieux Paysan prit la parole, et lui dit:

«-Mon Prince, il y a plus de cinquante ans que j'ai ouï dire à mon père qu'il y avait dans ce Château une Princesse, la plus belle du monde; qu'elle y devait dormir cent ans, et qu'elle serait réveillée par le fils d'un Roi, à qui elle était réservée.»

Le jeune Prince, à ce discours, se sentit tout de feu; il crut sans balancer qu'il mettrait fin à une si belle aventure; et poussé par l'amour et par la gloire, il résolut de voir sur-le-champ ce qui en était. A peine s'avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s'écartèrent d'elles-mêmes pour le laisser passer: il marche vers le Château qu'il voyait au bout d'une grande avenue où il entra, et ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avait pu suivre, parce que les arbres s'étaient rapprochés dès qu'il avait été passé.

Il ne laissa pas de continuer son chemin: un Prince jeune et amoureux est toujours vaillant. Il entra dans une grande avant-cour où tout ce qu'il vit d'abord était capable de le glacer de crainte: c'était un silence affreux, l'image de la mort s'y présentait partout, et ce n'était que des corps étendus d'hommes et d'animaux, qui paraissaient morts. Il reconnut pourtant bien au nez bourgeonné et à la face vermeille des Suisses qu'ils n'étaient qu'endormis, et leurs tasses, où il y avait encore quelques gouttes de vin, montraient assez qu'ils s'étaient endormis en buvant. Il passe une grande cour pavée de marbre, il monte l'escalier, il entre dans la salle des Gardes qui étaient rangés en haie, la carabine sur l'épaule, et ronflants de leur mieux.

Il traverse plusieurs chambres pleines de Gentilshommes et de Dames, dormant tous, les uns debout, les autres assis; il entre dans une chambre toute dorée, et il vit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu: une Princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l'éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin. Il s'approcha en tremblant et en admirant, et se mit à genoux auprès d'elle.

Alors comme la fin de l'enchantement était venue, la Princesse s'éveilla; et le regardant avec des yeux plus tendres qu'une première vue ne semblait le permettre:

«-Est-ce vous, mon Prince?» lui dit-elle, «vous vous êtes bien fait attendre.»

Le Prince, charmé de ces paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient dites, ne savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance; il l'assura qu'il l'aimait plus que lui-même. Ses discours furent mal rangés, ils en plurent davantage; peu d'éloquence, beaucoup d'amour. Il était plus embarrassé qu'elle, et l'on ne doit pas s'en étonner; elle avait eu le temps de songer à ce qu'elle aurait à lui dire, car il y a apparence (l'Histoire n'en dit pourtant rien) que la bonne Fée, pendant un si long sommeil, lui avait procuré le plaisir des songes agréables. Enfin il y avait quatre heures qu'ils se parlaient, et ils ne s'étaient pas encore dit la moitié des choses qu'ils avaient à se dire.

Cependant tout le Palais s'était réveillé avec la Princesse; chacun songeait à faire sa charge, et comme ils n'étaient pas tous amoureux, ils mouraient de faim; la Dame d'honneur, pressée comme les autres, s'impatienta, et dit tout haut à la Princesse que la viande était servie. Le Prince aida la Princesse à se lever; elle était tout habillée et fort magnifiquement; mais il se garda bien de lui dire qu'elle était habillée comme ma mère-grand, et qu'elle avait un collet monté: elle n'en était pas moins belle. Ils passèrent dans un Salon de miroirs, et y soupèrent, servis par les Officiers de la Princesse; les Violons et les Hautbois jouèrent de vieilles pièces, mais excellentes, quoiqu'il y eût près de cent ans qu'on ne les jouât plus; et après soupé, sans perdre de temps, le grand Aumônier les maria dans la Chapelle du Château, et la Dame d'honneur leur tira le rideau: ils dormirent peu, la Princesse n'en avait pas grand besoin, et le Prince la quitta dès le matin pour retourner à la Ville, où son Père devait être en peine de lui.

Le Prince lui dit qu'en chassant il s'était perdu dans la forêt, et qu'il avait couché dans la hutte d'un Charbonnier, qui lui avait fait manger du pain noir et du fromage. Le Roi son père, qui était bon homme, le crut, mais sa Mère n'en fut pas bien persuadée, et voyant qu'il allait presque tous les jours à la chasse, et qu'il avait toujours une raison pour s'excuser, quand il avait couché deux ou trois nuits dehors, elle ne douta plus qu'il n'eût quelque amourette: car il vécut avec la Princesse plus de deux ans entiers, et en eut deux enfants, dont le premier, qui fut une fille, fut nommée l'Aurore, et le second un fils, qu'on nomma le Jour, parce qu'il paraissait encore plus beau que sa sœur.

La Reine dit plusieurs fois à son fils, pour le faire s'expliquer, qu'il fallait se contenter dans la vie, mais il n'osa jamais se fier à elle son secret; il la craignait quoiqu'il l'aimât, car elle était de race Ogresse, et le Roi ne l'avait épousée qu'à cause de ses grands biens; on disait même tout bas à la Cour qu'elle avait les inclinations des Ogres, et qu'en voyant passer de petits enfants, elle avait toutes les peines du monde à se retenir de se jeter sur eux; ainsi le Prince ne voulut jamais rien dire.

Mais quand le Roi fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, et qu'il se vit le maître, il déclara publiquement son Mariage, et alla en grande cérémonie quérir la Reine sa femme dans son Château. On lui fit une entrée magnifique dans la Ville Capitale, où elle entra au milieu de ses deux enfants.

Quelque temps après, le Roi alla faire la guerre à l'Empereur Cantalabutte son voisin. Il laissa la Régence du Royaume à la Reine sa mère, et lui recommanda fort sa femme et ses enfants: il devait être à la guerre tout l'Été, et dès qu'il fut parti, la Reine-Mère envoya sa Bru et ses enfants à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours après, et dit un soir à son Maître d'Hôtel:

«-Je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore.»

«-Ah! Madame», dit le Maître d'Hôtel.

«-Je le veux», dit la Reine (et elle le dit d'un ton d'Ogresse qui a envie de manger de la chair fraîche), «et je veux la manger à la Sauce-robert.»

    Ce pauvre homme, voyant bien qu'il ne fallait pas se jouer à une Ogresse, prit son grand couteau, et monta à la chambre de la petite Aurore: elle avait alors quatre ans, et vint en sautant et en riant se jeter à son col, et lui demander du bonbon. Il se mit à pleurer, le couteau lui tomba des mains, et il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau, et lui fit une si bonne sauce que sa Maîtresse l'assura qu'elle n'avait jamais rien mangé de si bon. Il avait emporté en même temps la petite Aurore, et l'avait donnée à sa femme pour la cacher dans le logement qu'elle avait au fond de la basse-cour.

   Huit jours après, la méchante Reine dit à son Maître d'Hôtel:

«-Je veux manger à mon souper le petit Jour.»

    Il ne répliqua pas, résolu de la tromper comme l'autre fois; il alla chercher le petit Jour, et le trouva avec un petit fleuret à la main, dont il faisait des armes avec un gros Singe: il n'avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme qui le cacha avec la petite Aurore, et donna à la place du petit Jour un petit chevreau fort tendre, que l'Ogresse trouva admirablement bon.

Cela avait fort bien été jusque-là, mais un soir cette méchante Reine dit au Maître d'Hôtel:

«-Je veux manger la Reine à la même sauce que ses enfants.»

Ce fut alors que le pauvre Maître d'Hôtel désespéra de la pouvoir encore tromper. La jeune Reine avait vingt ans passés, sans compter les cent ans qu'elle avait dormi: sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche; et le moyen de trouver dans la Ménagerie une bête aussi dure que cela? Il prit la résolution, pour sauver sa vie, de couper la gorge à la Reine, et monta dans sa chambre, dans l'intention de n'en pas faire à deux fois; il s'excitait à la fureur, et entra le poignard à la main dans la chambre de la jeune Reine. Il ne voulut pourtant point la surprendre, et il lui dit avec beaucoup de respect l'ordre qu'il avait reçu de la Reine-Mère.

«-Faites votre devoir», lui dit-elle, en lui tendant le col; «exécutez l'ordre qu'on vous a donné; j'irai revoir mes enfants, mes pauvres enfants que j'ai tant aimés»; car elle les croyait morts depuis qu'on les avait enlevés sans rien lui dire.

«-Non, non, Madame», lui répondit le pauvre Maître d'Hôtel tout attendri, vous ne mourrez point, et vous ne laisserez pas d'aller revoir vos chers enfants, mais ce sera chez moi où je les ai cachés, et je tromperai encore la Reine, en lui faisant manger une jeune biche en votre place.»

Il la mena aussitôt à sa chambre, où la laissant embrasser ses enfants et pleurer avec eux, il alla accommoder une biche, que la Reine mangea à son soupé, avec le même appétit que si c'eût été la jeune Reine. Elle était bien contente de sa cruauté, et elle se préparait à dire au Roi, à son retour, que les loups enragés avaient mangé la Reine sa femme et ses deux enfants.

Un soir qu'elle rôdait comme d'habitude dans les cours et basses-cours du Château pour y halener quelque viande fraîche, elle entendit dans une salle basse le petit Jour qui pleurait, parce que la Reine sa mère le voulait faire fouetter, à cause qu'il avait été méchant, et elle entendit aussi la petite Aurore qui demandait pardon pour son frère.

L'Ogresse reconnut la voix de la Reine et de ses enfants, et furieuse d'avoir été trompée, elle commande dès le lendemain au matin, avec une voix épouvantable, qui faisait trembler tout le monde, qu'on apportât au milieu de la cour une grande cuve, qu'elle fit remplir de crapauds, de vipères, de couleuvres et de serpents, pour y faire jeter la Reine et ses enfants, le Maître d'Hôtel, sa femme et sa servante: elle avait donné ordre de les amener les mains liées derrière le dos. Ils étaient là, et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve, lorsque le Roi, qu'on n'attendait pas si tôt, entra dans la cour à cheval; il était venu en poste, et demanda tout étonné ce que voulait dire cet horrible spectacle; personne n'osait l'en instruire, quand l'Ogresse, enragée de voir ce qu'elle voyait, se jeta elle-même la tête la première dans la cuve, et fut dévorée en un instant par les vilaines bêtes qu'elle y avait fait mettre. Le Roi ne laissa pas d'en être fâché: elle était sa mère; mais il s'en consola bientôt avec sa belle femme et ses enfants.

MORALITÉ

Attendre quelque temps pour avoir un Époux,
      Riche, bien fait, galant et doux,
      La chose est assez naturelle,
Mais l'attendre cent ans, et toujours en dormant,
      On ne trouve plus de femelle,
      Qui dormit si tranquillement.

AUTRE MORALITÉ

La Fable semble encor vouloir nous faire entendre,
Que souvent de l'Hymen les agréables nœuds,
Pour être différés, n'en sont pas moins heureux,
      Et qu'on ne perd rien pour attendre;
      Mais le sexe avec tant d'ardeur,
      Aspire à la foi conjugale,
Que je n'ai pas la force ni le cœur,
      De lui prêcher cette morale.

LE PETIT CHAPERON ROUGE

Il était une fois une petite fille de Village, la plus jolie qu'on eût su voir; sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge, qui lui seyait si bien, que partout on l'appelait le Petit chaperon rouge.

      Un jour sa mère, ayant cuit et fait des galettes, lui dit: «Va voir comme se porte ta mère-grand, car on m'a dit qu'elle était malade, porte-lui une galette et ce petit pot de beurre.» Le petit chaperon rouge partit aussitôt pour aller chez sa mère-grand, qui demeurait dans un autre Village. En passant dans un bois elle rencontra compère le Loup, qui eut bien envie de la manger, mais il n'osa, à cause de quelques Bûcherons qui étaient dans la Forêt. Il lui demanda où elle allait; la pauvre enfant, qui ne savait pas qu'il est dangereux de s'arrêter à écouter un Loup, lui dit:

«—Je vais voir ma Mère-grand, et lui porter une galette avec un petit pot de beurre que ma Mère lui envoie.»

« —Demeure-t-elle bien loin?» lui dit le Loup.

 «— Oh! oui», dit le petit chaperon rouge, «c'est par delà le moulin que vous voyez tout là-bas, là-bas, à la première maison du Village.»

 «— Hé bien», dit le Loup, «je veux l'aller voir aussi; je m'y en vais par ce chemin ici, et toi par ce chemin-là, et nous verrons qui plus tôt y sera.»

      Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court, et la petite fille s'en alla par le chemin le plus long, s'amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons, et à faire des bouquets des petites fleurs qu'elle rencontrait.

  Le Loup ne fut pas longtemps à arriver à la maison de la Mère-grand; il heurte:Toc, toc.

«—Qui est là?»

  «—C'est votre fille le petit chaperon rouge» dit le Loup, en contrefaisant sa voix «qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma Mère vous envoie.»

La bonne Mère-grand, qui était dans son lit à cause qu'elle se trouvait un peu mal, lui cria:

«—Tire la chevillette, la bobinette cherra.»

Le Loup tira la chevillette, et la porte s'ouvrit. Il se jeta sur la bonne femme, et la dévora en moins de rien; car il y avait plus de trois jours qu'il n'avait mangé.

      Ensuite il ferma la porte, et s'alla coucher dans le lit de la Mère-grand, en attendant le petit chaperon rouge, qui quelque temps après vint heurter à la porte. Toc, toc.

 «—Qui est là?».

Le petit chaperon rouge, qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d'abord, mais croyant que sa Mère-grand était enrhumée, répondit:

«—C'est votre fille le petit chaperon rouge, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma Mère vous envoie.»

Le Loup lui cria, en adoucissant un peu sa voix:

«—Tire la chevillette, la bobinette cherra.»

Le petit chaperon rouge tira la chevillette, et la porte s'ouvrit. Le Loup, la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit sous la couverture:

«—Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher avec moi.»

Le petit chaperon rouge se déshabille, et va se mettre dans le lit, où elle fut bien étonnée
de voir comment sa Mère-grand était faite en son déshabillé. Elle lui dit:

«—Ma mère-grand, que vous avez de grands bras!»

«— C'est pour mieux t'embrasser, ma fille.»

«— Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes!»

«— C'est pour mieux courir, mon enfant.»

 «— Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles!»

 «— C'est pour mieux écouter, mon enfant.»

 «— Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux!»

 « —C'est pour mieux voir, mon enfant.»

 « —Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents!»

« — C'est pour te manger.»

Et en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le petit chaperon rouge, et la mangea.

MORALITÉ

On voit ici que de jeunes enfants,
    Surtout de jeunes filles
    Belles, bien faites, et gentilles,
Font très mal d'écouter toute sorte de gens,
    Et que ce n'est pas chose étrange,
    S'il en est tant que le loup mange.
    Je dis le loup, car tous les loups
    Ne sont pas de la même sorte;
    Il en est d'une humeur accorte,
    Sans bruit, sans fiel et sans courroux,
    Qui privés, complaisants et doux,
    Suivent les jeunes Demoiselles
Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles;
Mais hélas! qui ne sait que ces Loups doucereux,
    De tous les Loups sont les plus dangereux.

BARBE BLEUE

Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la Ville et à la Campagne, de la vaisselle d'or et d'argent, des meubles en broderie, et des carrosses tout dorés; mais par malheur cet homme avait la Barbe bleue: cela le rendait si laid et si terrible, qu'il n'était ni femme ni fille qui ne s'enfuit de devant lui. Une de ses Voisines, Dame de qualité, avait deux filles parfaitement belles. Il lui en demanda une en Mariage, et lui laissa le choix de celle qu'elle voudrait lui donner. Elles n'en voulaient point toutes deux, et se le renvoyaient l'une à l'autre, ne pouvant se résoudre à prendre un homme qui eût la barbe bleue. Ce qui les dégoûtait encore, c'est qu'il avait déjà épousé plusieurs femmes, et qu'on ne savait pas ce que ces femmes étaient devenues. La Barbe Bleue, pour faire connaissance, les mena avec leur Mère, et trois ou quatre de leurs meilleures amies, et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de Campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n'était que promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que collations: on ne dormait point, et on passait toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres; enfin tout alla si bien, que la Cadette commença à trouver que le Maître du logis n'avait plus la barbe si bleue, et que c'était un fort honnête homme. Dès qu'on fut de retour à la Ville, le Mariage se conclut.

Au bout d'un mois la Barbe bleue dit à sa femme qu'il était obligé de faire un voyage en Province, de six semaines au moins, pour une affaire de conséquence; qu'il la priait de se bien divertir pendant son absence, qu'elle fît venir ses bonnes amies, qu'elle les menât à la Campagne si elle voulait, que partout elle fît bonne chère.

«-Voilà», lui dit-il, «les clefs des deux grands garde-meubles, voilà celles de la vaisselle d'or et d'argent qui ne sert pas tous les jours, voilà celles de mes coffres-forts, où est mon or et mon argent, celles des cassettes où sont mes pierreries, et voilà le passe-partout de tous les appartements. Pour cette petite clef-ci, c'est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l'appartement bas: ouvrez tout, allez partout, mais pour ce petit cabinet, je vous défends d'y entrer, et je vous le défends de telle sorte, que s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère.»

Elle promit d'observer exactement tout ce qui lui venait d'être ordonné; et lui, après l'avoir embrassée, il monte dans son carrosse, et part pour son voyage.
Les voisines et les bonnes amies n'attendirent pas qu'on les envoyât chercher pour aller chez la jeune Mariée, tant elles avaient d'impatience de voir toutes les richesses de sa Maison, n'ayant osé y venir pendant que le Mari y était, à cause de sa Barbe bleue qui leur faisait peur.

Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets, les garde-robes, toutes plus belles et plus riches les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde-meubles, où elles ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sofas, des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs, où l'on se voyait depuis les pieds jusqu'à la tête, et dont les bordures, les unes de glace, les autres d'argent et de vermeil doré, étaient les plus belles et les plus magnifiques qu'on eût jamais vues. Elles ne cessaient d'exagérer et d'envier le bonheur de leur amie, qui cependant ne se divertissait point à voir toutes ces richesses, à cause de l'impatience qu'elle avait d'aller ouvrir le cabinet de l'appartement bas.
Elle fut si pressée de sa curiosité, que sans considérer qu'il était malhonnête de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier dérobé, et avec tant de précipitation, qu'elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Étant arrivée à la porte du cabinet, elle s'y arrêta quelque temps, songeant à la défense que son Mari lui avait faite, et considérant qu'il pourrait lui arriver malheur d'avoir été désobéissante; mais la tentation était si forte qu'elle ne put la surmonter: elle prit donc la petite clef, et ouvrit en tremblant la porte du cabinet.
D'abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées; après quelques moments elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé, et que dans ce sang se miraient les corps de plusieurs femmes mortes et attachées le long des murs (c'était toutes les femmes que Barbe bleue avait épousées et qu'il avait égorgées l'une après l'autre). Elle pensa mourir de peur, et la clef du cabinet qu'elle venait de retirer de la serrure lui tomba de la main. Après avoir un peu repris ses esprits, elle ramassa la clef, referma la porte, et monta à sa chambre pour se remettre un peu, mais elle n'en pouvait venir à bout, tant elle était émue.

Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle l'essuya deux ou trois fois, mais le sang ne s'en allait point; elle eut beau la laver, et même la frotter avec du sablon et avec du grais, il y demeura toujours du sang, car la clef était Fée, et il n'y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait: quand on ôtait le sang d'un côté, il revenait de l'autre.
La Barbe bleue revint de son voyage dès le soir même, et dit qu'il avait reçu des lettres dans le chemin, qui lui avaient appris que l'affaire pour laquelle il était parti venait d'être terminée à son avantage. Sa femme fit tout ce qu'elle put pour lui témoigner qu'elle était ravie de son prompt retour. Le lendemain il lui redemanda les clefs, et elle les lui donna, mais d'une main si tremblante, qu'il devina sans peine tout ce qui s'était passé.

«-D'où vient», lui dit-il, «que la clef du cabinet n'est point avec les autres?»

«-Il faut», dit-elle, «que je l'aie laissée là-haut sur ma table.»

«-Ne manquez pas», dit la Barbe bleue, «de me la donner tantôt.»

 Après plusieurs remises, il fallut apporter la clef. La Barbe bleue, l'ayant considérée, dit à sa femme:

«-Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef?»

«-Je n'en sais rien», répondit la pauvre femme, plus pâle que la mort.

«-Vous n'en savez rien», reprit la Barbe bleue, «je le sais bien, moi; vous avez voulu entrer dans le cabinet ! Hé bien, Madame, vous y entrerez, et irez prendre votre place auprès des Dames que vous y avez vues.»

Elle se jeta aux pieds de son mari, en pleurant et en lui demandant pardon, avec toutes les marques d'un vrai repentir de n'avoir pas été obéissante. Elle aurait attendri un rocher, belle et affligée comme elle était; mais la Barbe bleue avait le cœur plus dur qu'un rocher:

«-Il faut mourir, Madame», lui dit-il, «et tout à l'heure.»

«-Puisqu'il faut mourir», répondit-elle, en le regardant, les yeux baignés de larmes, «donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu.»

«-Je vous donne un demi-quart d'heure», reprit la Barbe bleue, «mais pas un moment davantage.»
Lorsqu'elle fut seule, elle appela sa sœur, et lui dit:

«-Ma sœur Anne (car elle s'appelait ainsi), monte, je te prie, sur le haut de la Tour, pour voir si mes frères ne viennent point; ils m'ont promis qu'ils me viendraient voir aujourd'hui, et si tu les vois, fais-leur signe de se hâter.»

La sœur Anne monta sur le haut de la Tour, et la pauvre affligée lui criait de temps en temps:

«-Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?»

Et la sœur Anne lui répondait:

«-Je ne vois rien que le Soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie.»
Cependant Barbe Bleue, tenant un grand coutelas à la main, criait de toute sa force à sa femme:

«-Descends vite, ou je monterai là-haut.»

«-Encore un moment s'il vous plaît», lui répondait sa femme; et aussitôt elle criait tout bas: «Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?»

Et la sœur Anne répondait:

«-Je ne vois rien que le Soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie.»

«-Descends donc vite», criait la Barbe bleue, «ou je monterai là-haut.»

«-Je m'en vais», répondait sa femme, et puis elle criait: «Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?»

«-Je vois», répondit la sœur Anne, «une grosse poussière qui vient de ce côté-ci.»

«-Sont-ce mes frères?»

«-Hélas! non, ma sœur, c'est un Troupeau de Moutons.»

«-Ne veux-tu pas descendre?» criait la Barbe bleue.

«-Encore un moment», répondait sa femme; et puis elle criait: «Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?»

«-Je vois», répondit-elle, «deux Cavaliers qui viennent de ce côté-ci, mais ils sont bien loin encore...»

«-Dieu soit loué», s'écria-t-elle un moment après, «ce sont mes frères; je leur fais signe tant que je puis de se hâter.»

La Barbe bleue se mit à crier si fort que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, et alla se jeter à ses pieds toute épleurée et toute échevelée.

«-Cela ne sert de rien», dit la Barbe bleue, «il faut mourir.»

Puis la prenant d'une main par les cheveux, et de l'autre levant le coutelas en l'air, il allait lui abattre la tête. La pauvre femme se tournant vers lui, et le regardant avec des yeux mourants, le pria de lui donner un petit moment pour se recueillir.

«-Non, non», dit-il, «recommande-toi bien à Dieu»; et levant son bras...

Dans ce moment on heurta si fort à la porte, que la Barbe bleue s'arrêta tout court: on ouvrit, et aussitôt on vit entrer deux Cavaliers qui, mettant l'épée à la main, coururent droit à la Barbe bleue. Il reconnut que c'était les frères de sa femme, l'un Dragon et l'autre Mousquetaire, de sorte qu'il s'enfuit aussitôt pour se sauver; mais les deux frères le poursuivirent de si près, qu'ils l'attrapèrent avant qu'il pût gagner le perron. Ils lui passèrent leur épée au travers du corps, et le laissèrent mort.

La pauvre femme était presque aussi morte que son Mari, et n'avait pas la force de se lever pour embrasser ses Frères. Il se trouva que la Barbe bleue n'avait point d'héritiers, et qu'ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa sœur Anne avec un jeune Gentilhomme, dont elle était aimée depuis longtemps; une autre partie à acheter des Charges de Capitaine à ses deux frères; et le reste à se marier elle-même à un fort honnête homme, qui lui fit oublier le mauvais temps qu'elle avait passé avec la Barbe bleue.

MORALITÉ     

La curiosité malgré tous ses attraits,
    Coûte souvent bien des regrets;
On en voit tous les jours mille exemples paraître.
C'est, n'en déplaise au sexe, un plaisir bien léger;
    Dès qu'on le prend il cesse d'être,
    Et toujours il coûte trop cher.

AUTRE MORALITÉ

Pour peu qu'on ait l'esprit sensé,
    Et que du Monde on sache le grimoire,
    On voit bientôt que cette histoire
    Est un conte du temps passé;
    Il n'est plus d'Époux si terrible,
    Ni qui demande l'impossible,
    Fût-il malcontent et jaloux.
    Près de sa femme on le voit filer doux;
Et de quelque couleur que sa barbe puisse être,
On a peine à juger qui des deux est le maître.

LE MAÎTRE CHAT OU LE CHAT BOTTÉ

Un Meunier ne laissa pour tous biens à trois enfants qu'il avait, que son Moulin, son Âne et son Chat. Les partages furent bientôt faits, ni le Notaire, ni le Procureur n'y furent point appelés. Ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre patrimoine. L'aîné eut le Moulin, le second eut l'Âne, et le plus jeune n'eut que le Chat. Ce dernier ne pouvait se consoler d'avoir un si pauvre lot:

«-Mes frères», disait-il, «pourront gagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble; pour moi, lorsque j'aurai mangé mon chat, et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim.»
Le Chat qui entendait ce discours, mais qui n'en fit pas semblant, lui dit d'un air posé et sérieux:

«-Ne vous affligez point, mon maître, vous n'avez qu'à me donner un Sac, et me faire faire une paire de Bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n'êtes pas si mal partagé que vous croyez.»
Quoique le Maître du chat ne fit pas grand fond là-dessus, il lui avait vu faire tant de tours de souplesse, pour prendre des Rats et des Souris, comme quand il se pendait par les pieds, ou qu'il se cachait dans la farine pour faire le mort, qu'il ne désespéra pas d'en être secouru dans sa misère.
Lorsque le chat eut ce qu'il avait demandé, il se botta bravement et, mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de devant, et s'en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il mit du son et des lasserons dans son sac, et s'étendant comme s'il eût été mort, il attendit que quelque jeune lapin, peu instruit encore des ruses de ce monde, vint se fourrer dans son sac pour manger ce qu'il y avait mis. A peine fut-il couché, qu'il eut contentement; un jeune étourdi de lapin entra dans son sac, et le maître chat tirant aussitôt les cordons le prit et le tua sans miséricorde.
Tout glorieux de sa proie, il s'en alla chez le Roi et demanda à lui parler. On le fit monter à l'Appartement de sa Majesté où, étant entré il fit une grande révérence au Roi, et lui dit:

«-Voilà, Sire, un Lapin de Garenne que Monsieur le Marquis de Carabas (c'était le nom qu'il lui prit en gré de donner à son Maître), m'a chargé de vous présenter de sa part.»

«-Dis à ton Maître», répondit le Roi, «que je le remercie, et qu'il me fait plaisir.»
Une autre fois, il alla se cacher dans un blé, tenant toujours son sac ouvert; et lorsque deux Perdrix y furent entrées, il tira les cordons, et les prit toutes deux. Il alla ensuite les présenter au Roi, comme il avait fait avec le Lapin de garenne. Le Roi reçut encore avec plaisir les deux Perdrix, et lui fit donner pour boire. Le chat continua ainsi pendant deux ou trois mois à porter de temps en temps au Roi du Gibier de la chasse de son Maître.
Un jour qu'il sut que le Roi devait aller à la promenade sur le bord de la rivière avec sa fille, la plus belle Princesse du monde, il dit à son Maître:

«-Si vous voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite; vous n'avez qu'à vous baigner dans la rivière à l'endroit que je vous montrerai, et ensuite me laisser faire.»

Le Marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseillait, sans savoir à quoi cela serait bon. Dans le temps qu'il se baignait, le Roi vint à passer, et le Chat se mit à crier de toute sa force:

«-Au secours, au secours, voilà Monsieur le Marquis de Carabas qui se noie!»
A ce cri, le Roi mit la tête à la portière, et, reconnaissant le Chat qui lui avait apporté tant de fois du Gibier, il ordonna à ses Gardes qu'on allât vite au secours de Monsieur le Marquis de Carabas. Pendant qu'on retirait le pauvre Marquis de la rivière, le Chat s'approcha du Carrosse, et dit au Roi que dans le temps que son Maître se baignait, il était venu des Voleurs qui avaient emporté ses habits, quoiqu'il eût crié au voleur de toute sa force; le drôle les avait cachés sous une grosse pierre.
Le Roi ordonna aussitôt aux Officiers de sa Garde-robe d'aller chercher un de ses plus beaux habits pour Monsieur le Marquis de Carabas. Le Roi lui fit mille caresses, et comme les beaux habits qu'on venait de lui donner relevaient sa bonne mine (car il était beau, et bien fait de sa personne), la fille du Roi le trouva fort à son gré, et le Comte de Carabas ne lui eut pas jeté deux ou trois regards fort respectueux, et un peu tendres, qu'elle en devint amoureuse à la folie.
Le Roi voulut qu'il montât dans son Carrosse, et qu'il fût de la promenade. Le Chat ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les devants, et ayant rencontré des Paysans qui fauchaient un Pré, il leur dit:

«-Bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au Roi que le pré que vous fauchez appartient à Monsieur le Marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté.»
Le Roi ne manqua pas à demander aux Faucheux à qui était ce Pré qu'ils fauchaient.

«-C'est à Monsieur le Marquis de Carabas», dirent-ils tous ensemble, car la menace du Chat leur avait fait peur.

«-Vous avez là un bel héritage», dit le Roi au Marquis de Carabas.

«-Vous voyez, sire», répondit le marquis, c'est un pré qui ne manque point de rapporter abondamment toutes les années.»
Le maître Chat, qui allait toujours devant, rencontra des Moissonneurs, et leur dit:

«-Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ce blé appartiennent à Monsieur le Marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté.»
Le Roi, qui passa un moment après, voulut savoir à qui appartenaient tout ce blé qu'il voyait.

«-C'est à Monsieur le Marquis de Carabas», répondirent les Moissonneurs, et le Roi s'en réjouit encore avec le Marquis.
Le Chat, qui allait devant le Carrosse, disait toujours la même chose à tous ceux qu'il rencontrait; et le Roi était étonné des grands biens de Monsieur le Marquis de Carabas. Le maître Chat arriva enfin dans un beau Château dont le Maître était un Ogre, le plus riche qu'on ait jamais vu, car toutes les terres par où le Roi avait passé étaient de la dépendance de ce Château.
Le Chat, qui eut soin de s'informer qui était cet Ogre, et ce qu'il savait faire, demanda à lui parler, disant qu'il n'avait pas voulu passer si près de son Château, sans avoir l'honneur de lui faire la révérence. L'Ogre le reçut aussi civilement que le peut un Ogre, et le fit reposer.

«-On m'a assuré», dit le Chat, «que vous aviez le don de vous changer en toute sorte d'Animaux, que vous pouviez, par exemple, vous transformer en Lion, en Éléphant ?»

«-Cela est vrai», répondit l'Ogre brusquement,«et pour vous le montrer, vous allez me voir devenir Lion.»

Le Chat fut si effrayé de voir un Lion devant lui, qu'il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans péril, à cause de ses bottes qui ne valaient rien pour marcher sur les tuiles. Quelques temps après le Chat, ayant vu que l'Ogre avait quitté sa première forme, descendit, et avoua qu'il avait eu bien peur.

«-On m'a assuré encore», dit le Chat, «mais je ne saurais le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits Animaux, par exemple, de vous changer en un Rat, en une souris; je vous avoue que je tiens cela tout à fait impossible.»

«-Impossible?» reprit l'Ogre, «vous allez voir», et en même temps il se changea en une Souris, qui se mit à courir sur le plancher. Le Chat ne l'eut pas plus tôt aperçue qu'il se jeta dessus, et la mangea.
Cependant le Roi, qui vit en passant le beau Château de l'Ogre, voulut entrer dedans. Le Chat, qui entendit le bruit du Carrosse qui passait sur le pont-levis, courut au-devant, et dit au Roi:

«-Votre Majesté soit la bienvenue dans le Château de Monsieur le Marquis de Carabas.»

«-Comment, Monsieur le Marquis, s'écria le Roi, ce Château est encore à vous ! il ne se peut rien de plus beau que cette cour et que tous ces Bâtiments qui l'environnent; voyons les dedans, s'il vous plaît.»
Le Marquis donna la main à la jeune Princesse, et suivant le Roi qui montait le premier, ils entrèrent dans une grande Salle où ils trouvèrent une magnifique collation que l'Ogre avait fait préparer pour ses amis qui le devaient venir voir ce même jour-là, mais qui n'avaient pas osé entrer, sachant que le Roi y était. Le Roi charmé des bonnes qualités de Monsieur le Marquis de Carabas, de même que sa fille qui en était folle, et voyant les grands biens qu'il possédait, lui dit, après avoir bu cinq ou six coups:

«-Il ne tiendra qu'à vous, Monsieur le Marquis, que vous ne soyez mon gendre.»
Le Marquis, faisant de grandes révérences, accepta l'honneur que lui faisait le Roi; et dès le même jour épousa la Princesse. Le Chat devint grand Seigneur, et ne courut plus après les souris, que pour se divertir.

MORALITÉ

Quelque grand que soit l'avantage
De jouir d'un riche héritage
Venant à nous de père en fils,
Aux jeunes gens pour l'ordinaire,
L'industrie et le savoir-faire
Valent mieux que des biens acquis.

AUTRE MORALITÉ

Si le fils d'un Meunier, avec tant de vitesse,
    Gagne le cœur d'une Princesse,
Et s'en fait regarder avec des yeux mourants,
    C'est que l'habit, la mine et la jeunesse,
    Pour inspirer de la tendresse,
N'en sont pas des moyens toujours indifférents.

LES FÉES

Il était une fois une veuve qui avait deux filles; l'aînée lui ressemblait si fort d'humeur et de visage, que qui la voyait voyait la mère. Elles étaient toutes deux si désagréables et si orgueilleuses qu'on ne pouvait vivre avec elles. La cadette, qui était le vrai portrait de son Père pour la douceur et l'honnêteté, était avec cela une des plus belles filles qu'on eût su voir. Comme on aime naturellement son semblable, cette mère était folle de sa fille aînée, et en même temps avait une aversion effroyable pour la cadette. Elle la faisait manger à la cuisine et travailler sans cesse.
Il fallait, entre autre chose, que cette pauvre enfant allât deux fois le jour puiser de l'eau à une grande demi lieue du logis, et qu'elle en rapportât plein une grande cruche. Un jour qu'elle était à cette fontaine, il vint à elle une pauvre femme qui lui pria de lui donner à boire.
«Oui-dà, ma bonne mère», dit cette belle fille; et rinçant aussitôt sa cruche, elle puisa de l'eau au plus bel endroit de la fontaine, et la lui présenta, soutenant toujours la cruche afin qu'elle bût plus aisément.

La bonne femme, ayant bu, lui dit: «Vous êtes si belle, si bonne et si honnête, que je ne puis m'empêcher de vous faire un don (car c'était une Fée qui avait pris le forme d'une pauvre femme de village, pour voir jusqu'où irait l'honnêteté de cette jeune fille). Je vous donne pour don, poursuivit la Fée, qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou une Fleur, ou une Pierre précieuse.»
Lorsque cette belle fille arriva au logis, sa mère la gronda de revenir si tard de la fontaine. «Je vous demande pardon, ma mère», dit cette pauvre fille, «d'avoir tardé si longtemps»; et, en disant ces mots, il lui sortit de la bouche deux Roses, deux Perles et deux gros Diamants.

«Que vois-je là!» dit sa mère toute étonnée; je crois qu'il lui sort de la bouche des Perles et des Diamants; d'où vient cela, ma fille?» (ce fut là la première fois qu'elle l'appela sa fille).
La pauvre enfant lui raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé, non sans jeter une infinité de Diamants.

«Vraiment», dit la mère, «il faut que j'y envoie ma fille; tenez, Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de votre sœur quand elle parle; ne seriez-vous pas bien aise d'avoir le même don? Vous n'avez qu'à aller puiser de l'eau à la fontaine, et quand une pauvre femme vous demandera à boire, lui en donner bien honnêtement.»

«Il me ferait beau voir», répondit la brutale, aller à la fontaine!»

«Je veux que vous y alliez», reprit la mère, «et tout à l'heure.»
Elle y alla, mais toujours en grondant. Elle prit le plus beau Flacon d'argent qui fût dans le logis. Elle ne fut pas plus tôt arrivée à la fontaine qu'elle vit sortir du bois une Dame magnifiquement vêtue qui vint lui demander à boire; c'était la même Fée qui avait apparu à sa sœur, mais qui avait pris l'air et les habits d'une Princesse, pour voir jusqu'où irait la malhonnêteté de cette fille.

«Est-ce que je suis ici venue», lui dit cette brutale orgueilleuse, «pour vous donner à boire? Justement j'ai apporté un flacon d'argent tout exprès pour donner à boire à Madame! J'en suis d'avis: buvez à même si vous voulez.»

«Vous n'êtes guère honnête», reprit la Fée, sans se mettre en colère; «hé bien! puisque vous êtes si peu obligeante, je vous donne pour don qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou un serpent ou un crapaud.»
D'abord que sa mère l'aperçut, elle lui cria: «Hé bien, ma fille!»

«Hé bien, ma mère!» lui répondit la brutale, en jetant deux vipères et deux crapauds.

«O Ciel, s'écria la mère, que vois-je là? C'est sa sœur qui est en cause, elle me le paiera»; et aussitôt elle courut pour la battre.

La pauvre enfant s'enfuit, et alla se sauver dans la Forêt prochaine. Le fils du Roi qui revenait de la chasse la rencontra et la voyant si belle, lui demanda ce qu'elle faisait là toute seule et ce qu'elle avait à pleurer.

«Hélas, Monsieur, c'est ma mère qui m'a chassée du logis.»

Le fils du Roi, qui vit sortir de sa bouche cinq ou six Perles, et autant de Diamants, la pria de lui dire d'où cela lui venait. Elle lui conta toute son aventure. Le fils du Roi en devint amoureux, et considérant qu'un tel don valait mieux que tout ce qu'on pouvait donner en mariage à une autre, l'emmena au Palais du Roi son père, où il l'épousa.
Pour sa sœur, elle se fit tant haïr, que sa propre mère la chassa de chez elle; et la malheureuse, après avoir bien couru sans trouver personne qui voulût la recevoir, alla mourir au coin d'un bois.

MORALITÉ

Les Diamants et les Pistoles,
Peuvent beaucoup sur les Esprits;
Cependant les douces paroles
Ont encor plus de force, et sont d'un plus grand prix.

AUTRE MORALITÉ

L'honnêteté coûte des soins,
Et veut un peu de complaisance,
Mais tôt ou tard elle a sa récompense,
Et souvent dans le temps qu'on y pense le moins.

CENDRILLON

Il était une fois un Gentilhomme qui épousa en secondes noces une femme, la plus hautaine et la plus fière qu'on eût jamais vue. Elle avait deux filles de son humeur, et qui lui ressemblaient en toutes choses. Le Mari avait de son côté une jeune fille, mais d'une douceur et d'une bonté sans exemple; elle tenait cela de sa Mère, qui était la meilleure femme du monde.

 Les noces ne furent pas plus tôt faites, que la Belle-mère fit éclater sa mauvaise humeur; elle ne put souffrir les bonnes qualités de cette jeune enfant, qui rendaient ses filles encore plus haïssables. Elle la chargea des plus viles occupations de la Maison: c'était elle qui nettoyait la vaisselle et les montées, qui frottait la chambre de Madame, et celles de Mesdemoiselles ses filles; elle couchait tout au haut de la maison, dans un grenier, sur une méchante paillasse, pendant que ses sœurs étaient dans des chambres parquetées, où elles avaient des lits des plus à la mode, et des miroirs où elles se voyaient depuis les pieds jusqu'à la tête.

La pauvre fille souffrait tout avec patience, et n'osait s'en plaindre à son père qui l'aurait grondée, parce que sa femme le gouvernait entièrement. Lorsqu'elle avait fait son ouvrage, elle s'allait mettre au coin de la cheminée, et s'asseoir dans les cendres, ce qui faisait qu'on l'appelait communément dans le logis Cucendron. La cadette, qui n'était pas si malhonnête que son aînée, l'appelait Cendrillon; cependant Cendrillon, avec ses méchants habits, ne laissait pas d'être cent fois plus belle que ses sœurs, quoique vêtues très magnifiquement.
Il arriva que le fils du Roi donna un bal, et qu'il en pria toutes les personnes de qualité: nos deux Demoiselles en furent aussi priées, car elles faisaient grande figure dans le Pays. Les voilà bien aises et bien occupées à choisir les habits et les coiffures qui leur siéraient le mieux; nouvelle peine pour Cendrillon, car c'était elle qui repassait le linge de ses sœurs et qui godronnait leurs manchettes.
On ne parlait que de la manière dont on s'habillerait.

«Moi», dit l'aînée, «je mettrai mon habit de velours rouge et ma garniture d'Angleterre.»

«Moi», dit la cadette, «je n'aurai que ma jupe ordinaire; mais en récompense, je mettrai mon manteau à fleurs d'or, et ma barrière de diamants, qui n'est pas des plus indifférentes.»
On envoya quérir la bonne coiffeuse, pour dresser les cornettes à deux rangs, et on fit acheter des mouches de la bonne Faiseuse: elles appelèrent Cendrillon pour lui demander son avis, car elle avait le bon goût. Cendrillon les conseilla le mieux du monde, et s'offrit même à les coiffer; ce qu'elles voulurent bien. En les coiffant, elles lui disaient:

«Cendrillon, serais-tu bien aise d'aller au Bal?»

«Hélas, Mesdemoiselles, vous vous moquez de moi, ce n'est pas là ce qu'il me faut.»

«Tu as raison», on rirait bien si on voyait un Cucendron aller au Bal.»

Une autre que Cendrillon les aurait coiffées de travers; mais elle était bonne, et elle les coiffa parfaitement bien. Elles furent près de deux jours sans manger, tant elles étaient emplies de joie. On rompit plus de douze lacets à force de les serrer pour leur rendre la taille plus menue, et elles étaient toujours devant leur miroir.
Enfin l'heureux jour arriva, on partit, et Cendrillon les suivit des yeux le plus longtemps qu'elle put; lorsqu'elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer.
Sa Marraine, qui la vit toute en pleurs, lui demanda ce qu'elle avait.

«Je voudrais bien... je voudrais bien...»

Elle pleurait si fort qu'elle ne put achever. Sa Marraine, qui était Fée, lui dit:

«Tu voudrais bien aller au Bal, n'est-ce pas?»

«Hélas oui» dit Cendrillon en soupirant.

«Hé bien, seras-tu bonne fille?» dit sa Marraine, «je t'y ferai aller.»

Elle la mena dans sa chambre, et lui dit:

«Va dans le jardin et apporte-moi une citrouille.»
Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu'elle put trouver, et la porta à sa Marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille pourrait la faire aller au Bal. Sa Marraine la creusa, et n'ayant laissé que l'écorce, la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout doré.
Ensuite elle alla regarder dans sa souricière, où elle trouva six souris toutes en vie; elle dit à Cendrillon de lever un peu la trappe de la souricière, et à chaque souris qui sortait, elle lui donnait un coup de sa baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval; ce qui fit un bel attelage de six chevaux, d'un beau gris de souris pommelé.
Comme elle était en peine de quoi elle ferait un Cocher:

«Je vais voir», dit Cendrillon, «s'il n'y a point quelque rat dans la ratière, nous en ferons un cocher.»

«Tu as raison», dit sa Marraine, «va voir.»

Cendrillon lui apporta la ratière, où il y avait trois gros rats. La Fée en prit un d'entre les trois, à cause de sa maîtresse barbe, et l'ayant touché, il fut changé en un gros Cocher, qui avait une des plus belles moustaches qu'on ait jamais vues.
Ensuite elle lui dit:

«Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards derrière l'arrosoir, apporte-les-moi.»

Elle ne les eut pas plus tôt apportés, que la Marraine les changea en six Laquais, qui montèrent aussitôt derrière le carrosse avec leurs habits chamarrés, et qui s'y tenaient attachés, comme s'ils n'eussent fait autre chose toute leur vie.
La Fée dit alors à Cendrillon:

«Hé bien, voilà de quoi aller au bal, n'es-tu pas bien aise?»

«Oui, mais est-ce que j'irai comme cela avec mes vilains habits?»

Sa Marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en même temps ses habits furent changés en des habits de drap d'or et d'argent tout chamarrés de pierreries; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde.
Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse; mais sa Marraine lui recommanda instamment de ne pas dépasser minuit, l'avertissant que si elle demeurait au Bal un moment davantage, son carrosse redeviendrait citrouille, ses chevaux des souris, ses laquais des lézards, et que ses vieux habits reprendraient leur première forme. Elle promit à sa Marraine qu'elle ne manquerait pas de sortir du Bal avant minuit.
Elle part, ne se sentant pas de joie. Le Fils du Roi, qu'on alla avertir qu'il venait d'arriver une grande Princesse qu'on ne connaissait point, courut la recevoir; il lui donna la main à la descente du carrosse, et la mena dans la salle où était la compagnie.
Il se fit alors un grand silence; on cessa de danser, et les violons ne jouèrent plus, tant on était attentif à contempler les grandes beautés de cette inconnue. On n'entendait qu'un bruit confus: «Ah, qu'elle est belle!»

Le Roi même, tout vieux qu'il était, ne lassait pas de la regarder, et de dire tout bas à la Reine qu'il y avait longtemps qu'il n'avait vu une si belle et si aimable dame.
Toutes les dames étaient attentives à considérer sa coiffure et ses habits, pour en avoir dès le lendemain de semblables, pourvu qu'il se trouvât des étoffes assez belles, et des ouvriers assez habiles.

Le Fils du Roi la mit à la place le plus honorable, et ensuite la prit pour la mener danser. Elle dansa avec tant de grâce, qu'on l'admira encore davantage. On apporta une fort belle collation, dont le jeune Prince ne mangea point, tant il était occupé à la considérer.
Elle alla s'asseoir auprès de ses sœurs, et leur fit mille honnêtetés: elle leur fit part des oranges et des citrons que le Prince lui avait donnés, ce qui les étonna fort, car elles ne la connaissaient point. Lorsqu'elles causaient ainsi, Cendrillon entendit sonner onze heures trois quarts: elle fit aussitôt une grande révérence à la compagnie, et s'en alla le plus vite qu'elle put.
Dès qu'elle fut arrivée, elle alla trouver sa Marraine, et après l'avoir remerciée, elle lui dit qu'elle souhaiterait bien aller encore le lendemain au Bal, parce que le Fils du Roi l'en avait priée. Comme elle était occupée à raconter à sa Marraine tout ce qui s'était passé au Bal, les deux sœurs heurtèrent à la porte; Cendrillon alla leur ouvrir.
Que vous êtes longtemps à revenir!» leur dit-elle en bâillant, en se frottant les yeux, et en s'étendant comme si elle n'eût fait que de se réveiller; elle n'avait cependant pas eu envie de dormir depuis qu'elles s'étaient quittées.

«Si tu étais venue au Bal», lui dit une de ses sœurs, «tu ne t'y serais pas ennuyée: il y est venu la plus belle Princesse, la plus belle qu'on puisse jamais voir; elle nous a fait mille civilités, elle nous a donné des oranges et des citrons.»
     Cendrillon ne se sentait pas de joie: elle leur demanda le nom de cette Princesse; mais elles lui répondirent qu'on ne la connaissait pas, que le Fils du Roi en était fort en peine, et qu'il donnerait toutes choses au monde pour savoir qui elle était. Cendrillon sourit et leur dit:

«Elle était donc bien belle? Mon Dieu, que vous êtes heureuses, ne pourrais-je point la voir? Hélas! Mademoiselle Javotte, prêtez-moi votre habit jaune que vous mettez tous les jours.»

«Vraiment», dit Mademoiselle Javotte, «je suis de cet avis! Prêtez votre habit à un vilain Cucendron comme cela: il faudrait que je fusse bien folle.»
Cendrillon s'attendait bien à ce refus, et elle en fut bien aise, car elle aurait été grandement embarrassée si sa sœur eût bien voulu lui prêter son habit.
Le lendemain les deux sœurs furent au Bal, et Cendrillon aussi, mais encore plus parée que la première fois. Le Fils du Roi fut toujours auprès d'elle, et ne cessa de lui conter des douceurs; la jeune Demoiselle ne s'ennuyait point, et oublia ce que sa Marraine lui avait recommandé; de sorte qu'elle entendit sonner le premier coup de minuit, lorsqu'elle ne croyait pas qu'il fût encore onze heures: elle se leva et s'enfuit aussi légèrement qu'aurait fait une biche. Le Prince la suivit, mais il ne put l'attraper; elle laissa tomber une de ses pantoufles de verre, que le Prince ramassa bien soigneusement.
Cendrillon arriva chez elle bien essoufflée, sans carrosse, sans laquais, et avec ses méchants habits, rien ne lui étant resté de toute sa magnificence qu'une de ses petites pantoufles, la pareille de celle qu'elle avait laissée tomber.
On demanda aux Gardes de la porte du Palais s'ils n'avaient point vu sortir une Princesse; ils dirent qu'ils n'avaient vu sortir personne, qu'une jeune fille fort mal vêtue, et qui avait plus l'air d'une Paysanne que d'une Demoiselle.
Quand ses deux sœurs revinrent du Bal, Cendrillon leur demanda si elles s'étaient encore bien diverties, et si belle Dame y avait été; elles lui dirent que oui, mais qu'elle s'était enfuie lorsque minuit avait sonné, et si promptement qu'elle avait laissé tomber une de ses petites pantoufles de verre, la plus jolie du monde; que le fils du Roi l'avait ramassée, et qu'il n'avait fait que la regarder pendant tout le reste du Bal, et qu'assurément il était fort amoureux de la belle personne à qui appartenait la petite pantoufle.

Elles dirent vrai, car peu de jours après, le fils du Roi fit publier à son de trompe qu'il épouserait celle dont le pied serait bien juste à la pantoufle. On commença à l'essayer aux Princesses, ensuite aux Duchesses, et à toute la Cour, mais inutilement. On l'apporta chez les deux sœurs, qui firent tout leur possible pour faire entrer leur pied dans la pantoufle, mais elles ne purent en venir à bout.
Cendrillon qui les regardait, et qui reconnut sa pantoufle, dit en riant:

«Que je voie si elle ne me serait pas bonne!» Ses sœurs se mirent à rire et à se moquer d'elle.
Le Gentilhomme qui faisait l'essai de la pantoufle, ayant regardé attentivement Cendrillon, et la trouvant fort belle, dit que cela était juste, et qu'il avait ordre de l'essayer à toutes les filles. Il fit asseoir Cendrillon, et approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu'elle y entrait sans peine, et qu'elle y était juste comme de cire. L'étonnement des deux sœurs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira de sa poche l'autre petite pantoufle qu'elle mit à son pied.
Là-dessus arriva la Marraine qui ayant donné un coup de sa baguette sur les habits de Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques que tous les autres.
Alors ses deux sœurs la reconnurent pour la belle personne qu'elles avaient vue au Bal. Elles se jetèrent à ses pieds pour lui demander pardon de tous les mauvais traitements qu'elles lui avaient fait souffrir. Cendrillon les releva, et leur dit, en les embrassant, qu'elle leur pardonnait de bon cœur, et qu'elle les priait de l'aimer bien toujours.
On la mena chez le jeune Prince, parée comme elle était: il la trouva encore plus belle que jamais, et peu de jours après, il l'épousa. Cendrillon, qui était aussi bonne que belle, fit loger ses deux sœurs au palais, et les maria dès le jour même à deux grands Seigneurs de la Cour.

MORALITÉ

La beauté pour le sexe est un rare trésor,
    De l'admirer jamais on ne se lasse;
    Mais ce qu'on nomme bonne grâce
    Est sans prix, et vaut mieux encor.
C'est ce qu'à Cendrillon fit avoir sa Marraine,
    En la dressant, en l'instruisant,
    Tant et si bien qu'elle en fit une Reine:
(Car ainsi sur ce Conte on va moralisant.)
Belles, ce don vaut mieux que d'être bien coiffées,
Pour engager un cœur, pour en venir à bout,
    La bonne grâce est le vrai don des Fées;
Sans elle on ne peut rien, avec elle, on peut tout.

AUTRE MORALITÉ

C'est sans doute un grand avantage,
    D'avoir de l'esprit, du courage,
    De la naissance, du bon sens,
    Et d'autres semblables talents,
    Qu'on reçoit du Ciel en partage;
    Mais vous aurez beau les avoir,
Pour votre avancement ce seront choses vaines,
    Si vous n'avez, pour les faire valoir,
    Ou des parrains ou des marraines.

RIQUET A LA HOUPPE

Il était une fois une Reine qui accoucha d'un fils, si laid et si mal fait, qu'on douta longtemps s'il avait forme humaine. Une Fée qui se trouva à sa naissance assura qu'il ne laisserait pas d'être aimable, parce qu'il aurait beaucoup d'esprit; elle ajouta même qu'il pourrait, en vertu du don qu'elle venait de lui faire, donner autant d'esprit qu'il en aurait à la personne qu'il aimerait le mieux. Tout cela consola un peu la pauvre Reine, qui était bien affligée d'avoir mis au monde un si vilain marmot.
Il est vrai que cet enfant ne commença pas plus tôt à parler qu'il dit mille jolies choses, et qu'il avait dans toutes ses actions je ne sais quoi de si spirituel, qu'on en était charmé. J'oubliais de dire qu'il vint au monde avec une petite houppe de cheveux sur la tête, ce qui fit qu'on le nomma Riquet à la houppe, car Riquet était le nom de la famille.
Au bout de sept ou huit ans la Reine d'un royaume voisin accoucha de deux filles. La première qui vint au monde était plus belle que le jour: la Reine en fut si aise, qu'on appréhenda que la trop grande joie qu'elle en avait ne lui fît mal.
La même Fée qui avait assisté à la naissance du petit Riquet à la houppe était présente, et pour modérer la joie de la Reine, elle lui déclara que cette petite Princesse n'aurait point d'esprit, et qu'elle serait aussi stupide qu'elle était belle.
Cela mortifia beaucoup la Reine; mais elle eut quelques moments après un bien plus grand chagrin, car la seconde fille dont elle accoucha se trouva extrêmement laide.

«Ne vous affligez point tant, Madame», lui dit la Fée; «votre fille sera récompensée d'ailleurs, et elle aura tant d'esprit, qu'on ne s'apercevra presque pas qu'il lui manque de la beauté.»

«Dieu le veuille», répondit la Reine, «mais n'y aurait-il point moyen de faire avoir un peu d'esprit à l'aînée qui est si belle ?»

«Je ne puis rien pour elle, Madame, du côté de l'esprit», lui dit la Fée, «mais je puis tout du côté de la beauté; et comme il n'y a rien que je ne veuille faire pour votre satisfaction, je vais lui donner pour don de pouvoir rendre beau qui lui plaira.»
A mesure que ces deux Princesses devinrent grandes, leurs perfections crûrent aussi avec elles, et on ne parlait partout que de la beauté de l'aînée, et de l'esprit de la cadette. Il est vrai aussi que leurs défauts augmentèrent beaucoup avec l'âge. La cadette enlaidissait à vue d'œil, et l'aînée devenait plus stupide de jour en jour. Ou elle ne répondait rien à ce qu'on lui demandait, ou elle disait une sottise. Elle était avec cela si maladroite qu'elle n'eût pu ranger quatre Porcelaines sur le bord d'une cheminée sans en casser une, ni boire un verre d'eau sans en répandre la moitié sur ses habits. Quoique la beauté soit un grand avantage chez une jeune femme, cependant la cadette l'emportait presque toujours sur son aînée dans toutes les Compagnies.
D'abord on allait du côté de la plus belle pour la voir et pour l'admirer, mais bientôt après, on allait à celle qui avait le plus d'esprit, pour lui entendre dire mille choses agréables, et on était étonné qu'en moins d'un quart d'heure l'aînée n'avait plus personne auprès d'elle, et que tout le monde s'était rangé autour de la cadette. L'aînée, quoique fort stupide, le remarqua bien, et elle eût donné sans regret toute sa beauté pour avoir la moitié de l'esprit de sa sœur. La Reine, toute sage qu'elle était, ne put s'empêcher de lui reprocher plusieurs fois sa bêtise, ce qui pensa faire mourir de douleur cette pauvre Princesse.
Un jour qu'elle s'était retirée dans un bois pour y plaindre son malheur, elle vit venir à elle un petit homme fort laid et fort désagréable, mais vêtu très magnifiquement. C'était le jeune Prince Riquet à la houppe, qui étant devenu amoureux d'elle d'après ses Portraits qui couraient par tout le monde, avait quitté le Royaume de son père pour avoir le plaisir de la voir et de lui parler.
Ravi de la rencontrer ainsi toute seule, il l'aborde avec tout le respect et toute la politesse imaginables. Ayant remarqué, après lui avoir fait les compliments ordinaires, qu'elle était fort mélancolique, il lui dit:

«Je ne comprends point, Madame, comment quelqu'un aussi belle que vous l'êtes peut être aussi triste que vous le paraissez; car, quoique je puisse me vanter d'avoir vu une infinité de belles personnes, je puis dire que je n'en ai jamais vu dont la beauté approche de la vôtre.»

«Cela vous plaît à dire, Monsieur», lui répondit la Princesse, et en demeure là.

«La beauté», reprit Riquet à la houppe, «est un si grand avantage qu'il doit tenir lieu de tout le reste; et quand on le possède, je ne vois pas qu'il y ait rien qui puisse nous affliger beaucoup.»

«J'aimerais mieux», dit la Princesse, «être aussi laide que vous et avoir de l'esprit, que d'avoir de la beauté comme j'en ai, et être bête autant que je le suis.»

«Il n'y a rien, Madame, qui marque davantage qu'on a de l'esprit, que de croire n'en pas avoir, et il est de la nature de ce bien-là, que plus on en a, plus on croit en manquer.»

«Je ne sais pas cela», dit la Princesse, «mais je sais bien que je suis fort bête, et c'est de là que vient le chagrin qui me tue.»

«Si ce n'est que cela, Madame, qui vous afflige, je puis aisément mettre fin à votre douleur.»

«Et comment ferez-vous?" dit la Princesse.

«J'ai le pouvoir, Madame», dit Riquet à la houppe, «de donner de l'esprit autant qu'on en saurait avoir à la personne que je dois aimer le plus, et comme vous êtes, Madame, cette personne, il ne tiendra qu'à vous que vous n'ayez autant d'esprit qu'on en peut avoir, pourvu que vous vouliez bien m'épouser.»
La Princesse demeura toute interdite, et ne répondit rien.

«Je vois», reprit Riquet à la houppe, «que cette proposition vous fait de la peine, et je ne m'en étonne pas; mais je vous donne un an tout entier pour vous y résoudre.»
La Princesse avait si peu d'esprit, et en même temps une si grande envie d'en avoir, qu'elle s'imagina que la fin de cette année ne viendrait jamais; de sorte qu'elle accepta la proposition qui lui était faite. Elle n'eut pas plus tôt promis à Riquet à la houppe qu'elle l'épouserait dans un an à pareil jour, qu'elle se sentit tout autre qu'elle n'était auparavant; elle se trouva une facilité incroyable à dire tout ce qui lui plaisait, et à le dire d'une manière fine, aisée et naturelle. Elle commença dès ce moment une conversation galante et soutenue avec Riquet à la houppe, où elle brilla d'une telle force que Riquet à la houppe crut lui avoir donné plus d'esprit qu'il ne s'en était réservé pour lui-même.
Quand elle fut retournée au Palais, toute la Cour ne savait que penser d'un changement si subit et si extraordinaire, car autant qu'on lui avait ouï dire d'impertinences auparavant, autant lui entendait-on dire des choses bien sensées et infiniment spirituelles. Toute la Cour en eut une joie qui ne se peut imaginer; il n'y eut que sa cadette qui n'en fut pas bien aise, parce que n'ayant plus sur son aînée l'avantage de l'esprit, elle ne paraissait plus auprès d'elle qu'une Guenon fort désagréable. Le Roi se conduisait selon ses avis, et allait même quelquefois tenir le Conseil dans son Appartement.
Le bruit de ce changement s'étant répandu, tous les jeunes Princes des Royaumes voisins firent grands efforts pour s'en faire aimer, et presque tous la demandèrent en Mariage; mais elle n'en trouvait point qui eût assez d'esprit, et elle les écoutait tous sans s'engager avec l'un d'eux.
Cependant il en vint un si puissant, si riche, si spirituel et si bien fait, qu'elle ne put s'empêcher d'avoir de la bonne volonté pour lui. Son père s'en étant aperçu lui dit qu'il la faisait la maîtresse sur le choix d'un Époux, et qu'elle n'avait qu'à se déclarer. Comme plus on a d'esprit et plus on a de peine à prendre une ferme résolution sur cette affaire, elle demanda, après avoir remercié son père, qu'il lui donnât du temps pour y penser.
Elle alla par hasard se promener dans le même bois où elle avait trouvé Riquet à la houppe, pour rêver plus commodément à ce qu'elle avait à faire. Dans le temps qu'elle se promenait, rêvant profondément, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds, comme de plusieurs personnes qui vont et viennent et qui agissent.

      Ayant prêté l'oreille plus attentivement, elle ouït que l'un disait: «Apporte-moi cette marmite»; l'autre: «Donne-moi cette chaudière»; l'autre: «Mets du bois dans ce feu.»

La terre s'ouvrit dans le même temps, et elle vit sous ses pieds comme une grande Cuisine pleine de Cuisiniers, de Marmitons et de toutes sortes d'Officiers nécessaires pour faire un festin magnifique. Il en sortit une bande de vingt ou trente Rôtisseurs, qui allèrent se camper dans une allée du bois autour d'une table fort longue, et qui tous, la lardoire à la main, et la queue de Renard sur l'oreille, se mirent à travailler en cadence au son d'une Chanson harmonieuse.
La Princesse, étonnée de ce spectacle, leur demanda pour qui ils travaillaient.

«C'est, Madame», lui répondit le plus apparent de la bande, «pour le Prince Riquet à la houppe, dont les noces se feront demain.»

La Princesse encore plus surprise qu'elle ne l'avait été, et se ressouvenant tout à coup qu'il y avait un an qu'à pareil jour elle avait promis d'épouser le Prince Riquet à la houppe, elle pensa tomber de son haut. Ce qui faisait qu'elle ne s'en souvenait pas, c'est que, quand elle fit cette promesse, elle était une bête, et qu'en prenant le nouvel esprit que le Prince lui avait donné, elle avait oublié toutes ses sottises.
Elle n'eut pas fait trente pas en continuant sa promenade, que Riquet à la houppe se présenta à elle, brave, magnifique, et comme un Prince qui va se marier.
«Vous me voyez», dit-il, «Madame, exact à tenir ma parole, et je ne doute point que vous ne veniez ici pour exécuter la vôtre, et me rendre, en me donnant la main, le plus heureux de tous les hommes.»

«Je vous avouerai franchement», répondit la Princesse, «que je n'ai pas encore pris ma décision là-dessus, et que je ne crois pas pouvoir jamais la prendre telle que vous la souhaitez.»

«Vous m'étonnez, Madame», lui dit Riquet à la houppe.

«Je le crois», dit la Princesse, «et assurément si j'avais affaire à un brutal, à un homme sans esprit, je me trouverais bien embarrassée. Une Princesse n'a que sa parole, me dirait-il, et il faut que vous m'épousiez, puisque vous me l'avez promis; mais comme celui à qui je parle est l'homme du monde qui a le plus d'esprit, je suis sûre qu'il entendra raison. Vous savez que, quand je n'étais qu'une bête, je ne pouvais néanmoins me résoudre à vous épouser; comment voulez-vous qu'ayant l'esprit que vous m'avez donné, qui me rend encore plus difficile en gens que je n'étais, je prenne aujourd'hui une décision que je n'ai pu prendre dans ce temps-là? Si vous pensiez tout de bon à m'épouser, vous avez eu grand tort de m'ôter ma bêtise, et de me faire voir plus clair que je ne voyais.»

«Si un homme sans esprit», répondit Riquet à la houppe, «serait bien reçu, comme vous venez de le dire, à vous reprocher votre manque de parole, pourquoi voulez-vous, Madame, que je n'en use pas de même, dans une chose où il y va de tout le bonheur de ma vie? Est-il raisonnable que les personnes qui ont de l'esprit soient d'une pire condition que ceux qui n'en ont pas? Le pouvez-vous prétendre, vous qui en avez tant, et qui avez tant souhaité d'en avoir? Mais venons au fait, s'il vous plaît. À la réserve de ma laideur, y a-t-il quelque chose en moi qui vous déplaise? Êtes-vous mal contente de ma naissance, de mon esprit, de mon humeur, et de mes manières?»

«Nullement», répondit la Princesse, «j'aime en vous tout ce que vous venez de me dire.»

«Si cela est ainsi», reprit Riquet à la houppe, «je vais être heureux, puisque vous pouvez me rendre le plus aimable de tous les hommes.»

«Comment cela se peut-il faire?» lui dit la Princesse.

«Cela se fera», répondit Riquet à la houppe, «si vous m'aimez assez pour souhaiter que cela soit; et afin, Madame, que vous n'en doutiez pas, sachez que la même Fée qui au jour de ma naissance me fit le don de pouvoir rendre spirituelle la personne qu'il me plairait, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau celui que vous aimerez, et à qui vous voudrez bien faire cette faveur.»

«Si la chose est ainsi», dit la Princesse, «je souhaite de tout mon cœur que vous deveniez le Prince du monde le plus beau et le plus aimable; et je vous en fais le don autant qu'il est en moi.»
La Princesse n'eut pas plus tôt prononcé ces paroles, que Riquet à la houppe parut à ses yeux l'homme du monde le plus beau, le mieux fait, et le plus aimable qu'elle eût jamais vu.
Quelques-uns assurent que ce ne furent point les charmes de la Fée qui opérèrent, mais que l'amour seul fit cette Métamorphose. Ils disent que la Princesse ayant fait réflexion sur la persévérance de son Amant, sur sa discrétion, et sur toutes les bonnes qualités de son âme et de son esprit, ne vit plus la difformité de son corps, ni la laideur de son visage, que sa bosse ne lui sembla plus que le bon air d'un homme qui fait le gros dos, et qu'au lieu que jusqu'alors elle l'avait vu boiter effroyablement, elle ne lui trouva plus qu'un certain air penché qui la charmait; ils disent encore que ses yeux, qui étaient louches, ne lui en parurent que plus brillants, que leur dérèglement passa dans son esprit pour la marque d'un violent excès d'amour, et qu'enfin son gros nez rouge eut pour elle quelque chose de Martial et d'Héroïque.
Quoi qu'il en soit, la Princesse lui promit sur-le-champ de l'épouser, pourvu qu'il en obtint le consentement du Roi son Père. Le Roi ayant su que sa fille avait beaucoup d'estime pour Riquet à la houppe, qu'il connaissait d'ailleurs pour un Prince très spirituel et très sage, le reçut avec plaisir pour son gendre.
Dès le lendemain les noces furent faites, ainsi que Riquet à la houppe l'avait prévu, et selon les ordres qu'il en avait donnés longtemps auparavant.

MORALITÉ       

Ce que l'on voit dans cet écrit,
    Est moins un conte en l'air que la vérité même;
    Tout est beau dans ce que l'on aime,
    Tout ce qu'on aime a de l'esprit.

Dans un objet où la Nature,
    Aura mis de beaux traits, et la vive peinture
    D'un teint où jamais l'Art ne saurait arriver,
Tous ces dons pourront moins pour rendre un cœur sensible,
    Qu'un seul agrément invisible
    Que l'Amour y fera trouver.

LE PETIT POUCET

Il était une fois un Bûcheron et une Bûcheronne qui avaient sept enfants, tous Garçons. L'aîné n'avait que dix ans et le plus jeune n'en avait que sept. On s'étonnera que le Bûcheron ait eu tant d'enfants en si peu de temps; mais c'est que sa femme allait vite en besogne, et n'en faisait pas moins de deux à la fois.
Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient beaucoup, parce qu'aucun d'eux ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinait encore, c'est que le plus jeune était fort délicat et ne disait mot: prenant pour bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit. Il était fort petit, et quand il vint au monde, il n'était guère plus gros que le pouce, ce qui fit que l'on l'appela le petit Poucet.
Ce pauvre enfant était le souffre-douleur de la maison, et on lui donnait toujours tort. Cependant il était le plus fin, et le plus avisé de tous ses frères, et s'il parlait peu, il écoutait beaucoup.
Il vint une année très fâcheuse, et la famine fut si grande, que ces pauvres gens résolurent de se défaire de leurs enfants. Un soir que ces enfants étaient couchés, et que le Bûcheron était auprès du feu avec sa femme, il lui dit, le cœur serré de douleur:

«Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants; je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera bien aisé, car tandis qu'ils s'amuseront à fagoter, nous n'avons qu'à nous enfuir sans qu'ils nous voient.»

 «Ah!» s'écria la Bûcheronne, «pourrais-tu bien toi-même mener perdre tes enfants ?»

Son mari avait beau lui représenter leur grande pauvreté, elle ne pouvait y consentir; elle était pauvre, mais elle était leur mère. Cependant ayant considéré quelle douleur ce lui serait de les voir mourir de faim, elle y consentit, et alla se coucher en pleurant.
Le petit Poucet ouït tout ce qu'ils dirent, car ayant entendu de dedans son lit qu'ils parlaient d'affaires, il s'était levé doucement, et s'était glissé sous l'escabelle de son père pour les écouter sans être vu. Il alla se recoucher et ne dormit point le reste de la nuit, songeant à ce qu'il avait à faire.
Il se leva de bon matin, et alla au bord d'un ruisseau où il emplit ses poches de petits cailloux blancs, et ensuite revint à la maison.
On partit, et le petit Poucet ne dit rien de tout ce qu'il savait à ses frères. Ils allèrent dans une forêt très épaisse, où à dix pas de distance on ne se voyait pas l'un l'autre. Le Bûcheron se mit à couper du bois et ses enfants à ramasser les broutilles pour faire des fagots. Le père et la mère, les voyant occupés à travailler, s'éloignèrent d'eux insensiblement, et puis s'enfuirent tout à coup par un petit sentier détourné.
Lorsque les enfants se virent seuls, ils se mirent à crier et à pleurer de toute leur force. Le petit Poucet les laissait crier, sachant bien par où il reviendrait à la maison; car en marchant il avait laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu'il avait dans ses poches. Il leur dit donc:

«Ne craignez point, mes frères; mon Père et ma Mère nous ont laissés ici, mais je vous ramènerai bien au logis, suivez-moi seulement.»

Ils le suivirent, et il les mena jusqu'à leur maison par le même chemin qu'ils étaient venus dans la forêt. Ils n'osèrent d'abord entrer, mais ils se mirent tous contre la porte pour écouter ce que disaient leur Père et leur Mère.
Au moment où le Bûcheron et la Bûcheronne arrivèrent chez eux, le Seigneur du Village leur envoya dix écus qu'il leur devait il y avait longtemps, et dont ils n'espéraient plus rien: cela leur redonna vie, car les pauvres gens mouraient de faim. Le Bûcheron envoya sur l'heure sa femme à la Boucherie.

Comme il y avait longtemps qu'elle n'avait mangé, elle acheta trois fois plus de viande qu'il n'en fallait pour le souper de deux personnes. Lorsqu'ils furent rassasiés, la Bûcheronne dit:

«Hélas! où sont maintenant nos pauvres enfants? Ils feraient bonne chère de ce qui nous reste là. Mais aussi Guillaume, c'est toi qui les as voulu perdre; j'avais bien dit que nous nous en repentirions. Que font-ils maintenant dans cette Forêt? Hélas! mon Dieu, les Loups les ont peut-être déjà mangés! Tu es bien inhumain d'avoir perdu ainsi tes enfants.»
Le Bûcheron s'impatienta à la fin, car elle redit plus de vingt fois qu'ils s'en repentiraient et qu'elle l'avait bien dit. Il la menaça de la battre si elle ne se taisait pas. Ce n'est pas que le Bûcheron ne fût peut-être encore plus fâché que sa femme, mais c'est qu'elle lui rompait la tête, et qu'il était de l'humeur de beaucoup d'autres gens, qui aiment fort les femmes qui disent bien, mais qui trouvent très importunes celles qui ont toujours bien dit.
La Bûcheronne était toute en pleurs:

«Hélas! où sont maintenant mes enfants, mes pauvres enfants?»

     Elle le dit une fois si haut que les enfants qui étaient à la porte, l'ayant entendu, se mirent à crier tous ensemble:

«Nous voilà, nous voilà.»

Elle courut vite leur ouvrir la porte, et leur dit en les embrassant:

«Que je suis aise de vous revoir, mes chers enfants! Vous êtes bien las, et vous avez bien faim; et toi Pierrot, comme te voilà crotté, viens que je te débarbouille.»

Ce Pierrot était son fils aîné qu'elle aimait plus que tous les autres, parce qu'il était un peu rousseau, et qu'elle était un peu rousse.
Ils se mirent à table, et mangèrent d'un appétit qui faisait plaisir au Père et à la Mère, à qui ils racontaient la peur qu'ils avaient eue dans la Forêt en parlant presque toujours tous ensemble. Ces bonnes gens étaient ravis de revoir leurs enfants avec eux, et cette joie dura tant que les dix écus durèrent.
Mais lorsque l'argent fut dépensé, ils retombèrent dans leur premier chagrin, et résolurent de les perdre encore, et pour ne pas manquer leur coup, de les mener bien plus loin que la première fois. Ils ne purent parler de cela si secrètement qu'ils ne fussent entendus par le petit Poucet, qui fit son compte de sortir d'affaire comme il avait déjà fait; mais quoiqu'il se fût levé de bon matin pour aller ramasser des petits cailloux, il ne put en venir à bout, car il trouva la porte de la maison fermée à double tour.

    Il ne savait que faire, lorsque la Bûcheronne leur ayant donné à chacun un morceau de pain pour leur déjeuner, il songea qu'il pourrait se servir de son pain au lieu de cailloux en le jetant par miettes le long des chemins où ils passeraient; il le serra donc dans sa poche.
Le Père et la Mère les menèrent dans l'endroit de la Forêt le plus épais et le plus obscur, et dès qu'ils y furent, ils gagnèrent un faux-fuyant et les laissèrent là.
Le petit Poucet ne s'en chagrina pas beaucoup, parce qu'il croyait retrouver aisément son chemin par le moyen de son pain qu'il avait semé partout où il avait passé; mais il fut bien surpris lorsqu'il ne put en retrouver une seule miette; les Oiseaux étaient venus qui avaient tout mangé. Les voilà donc bien affligés, car plus ils marchaient, plus ils s'égaraient et s'enfonçaient dans la Forêt.
La nuit vint, et il s'éleva un grand vent qui leur faisait des peurs épouvantables. Ils croyaient n'entendre de tous côtés que des hurlements de Loups qui venaient à eux pour les manger. Ils n'osaient presque se parler ni tourner la tête. Il survint une grosse pluie qui les perça jusqu'aux os; ils glissaient à chaque pas et tombaient dans la boue, d'où ils se relevaient tout crottés, ne sachant que faire de leurs mains.
Le petit Poucet grimpa au haut d'un arbre pour voir s'il ne découvrirait rien; ayant tourné la tête de tous côtés, il vit une petite lueur comme d'une chandelle, mais qui était bien loin par-delà la Forêt. Il descendit de l'arbre; et lorsqu'il fut à terre, il ne vit plus rien; cela le désola.
Cependant, ayant marché quelque temps avec ses frères du côté qu'il avait vu la lumière, il la revit en sortant du Bois. Ils arrivèrent enfin à la maison où était cette chandelle, non sans bien des frayeurs, car souvent ils la perdaient de vue, ce qui leur arrivait toutes les fois qu'ils descendaient dans quelques fonds.
Ils heurtèrent à la porte, et une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu'ils voulaient; le petit Poucet lui dit qu'ils étaient de pauvres enfants qui s'étaient perdus dans la Forêt, et qui demandaient à coucher par charité.
Cette femme les voyant tous si jolis se mit à pleurer, et leur dit:

«Hélas! mes pauvres enfants, où êtes-vous venus? Savez-vous bien que c'est ici la maison d'un Ogre qui mange les petits enfants?»

«Hélas! Madame», lui répondit le petit Poucet, qui tremblait de toute sa force aussi bien que ses frères, «que ferons-nous? Il est bien sûr que les Loups de la Forêt ne manqueront pas de nous manger cette nuit, si vous ne voulez pas nous retirer chez vous. Et cela étant, nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange; peut-être qu'il aura pitié de nous, si vous voulez bien l'en prier.»
La femme de l'Ogre, qui crut qu'elle pourrait les cacher à son mari jusqu'au lendemain matin, les laissa entrer et les mena se chauffer auprès d'un bon feu, car il y avait un Mouton tout entier à la broche pour le souper de l'Ogre.
Comme ils commençaient à se chauffer, ils entendirent heurter trois ou quatre grands coups à la porte: c'était l'Ogre qui revenait. Aussitôt sa femme les fit cacher sous le lit, et alla ouvrir la porte. L'Ogre demanda d'abord si le souper était prêt, et si on avait tiré du vin, et aussitôt se mit à table.
Le mouton était encore tout sanglant, mais il ne lui en sembla que meilleur. Il fleurait à droite et à gauche, disant qu'il sentait la chair fraîche.

«Il faut», lui dit sa femme, «que ce soit ce Veau que je viens d'habiller que vous sentez»

«Je sens la chair fraîche, te dis-je encore une fois», reprit l'Ogre, en regardant sa femme de travers, «et il y a ici quelque chose que je n'entends pas.»
En disant ces mots, il se leva de Table, et alla droit au lit.

«Ah», dit-il, «voilà donc comme tu veux me tromper, maudite femme! Je ne sais à quoi il tient que je ne te mange aussi; bien t'en prend d'être une vieille bête. Voilà du Gibier qui me vient bien à propos pour traiter trois Ogres de mes amis qui doivent me venir voir ces jours ici.»
Il les tira de dessous le lit l'un après l'autre. Ces pauvres enfants se mirent à genoux en lui demandant pardon; mais ils avaient à faire au plus cruel de tous les Ogres, qui bien loin d'avoir de la pitié les dévorait déjà des yeux, et disait à sa femme que ce serait là de friands morceaux lorsqu'elle leur aurait fait une bonne sauce.
Il alla prendre un grand Couteau, et en approchant de ces pauvres enfants, il l'aiguisait sur une longue pierre qu'il tenait à sa main gauche. Il en avait déjà empoigné un, lorsque sa femme lui dit:

«Que voulez-vous faire à l'heure qu'il est ? N'aurez-vous pas assez de temps demain matin ?»

«Tais-toi», reprit l'Ogre, «ils en seront plus mortifiés.»

«Mais vous avez encore là tant de viande», reprit sa femme, «voilà un Veau, deux Moutons et la moitié d'un Cochon!»

«Tu as raison», dit l'Ogre, «donne-leur bien à souper afin qu'ils ne maigrissent pas, et va les mener coucher.»
La bonne femme fut ravie de joie, et leur porta bien à souper, mais ils ne purent manger tant ils étaient saisis de peur. Pour l'Ogre, il se remit à boire, ravi d'avoir de quoi si bien régaler ses Amis. Il but une douzaine de coupes, plus qu'à l'ordinaire, ce qui lui donna un peu dans la tête, et l'obligea de s'aller coucher.
L'Ogre avait sept filles qui n'étaient encore que des enfants. Ces petites Ogresses avaient toutes le teint fort beau, parce qu'elles mangeaient de la chair fraîche comme leur père; mais elles avaient de petits yeux gris et tout ronds, le nez crochu et une fort grande bouche avec de longues dents fort aiguës et fort éloignées l'une de l'autre. Elles n'étaient pas encore très méchantes; mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits enfants pour en sucer le sang. On les avait fait coucher de bonne heure, et elles étaient toutes sept dans un grand lit, ayant chacune une Couronne d'or sur la tête.
Il y avait dans la même Chambre un autre lit de la même grandeur; ce fut dans ce lit que la femme de l'Ogre mit coucher les sept petits garçons; après quoi, elle alla se coucher auprès de son mari.
Le petit Poucet qui avait remarqué que les filles de l'Ogre avaient des Couronnes d'or sur la tête, et qui craignait qu'il ne prit à l'Ogre quelque remords de ne les avoir pas égorgés dès le soir même, se leva vers le milieu de la nuit, et prenant les bonnets de ses frères et le sien, il alla tout doucement les mettre sur la tête des sept filles de l'Ogre, après leur avoir ôté leurs Couronnes d'or qu'il mit sur la tête de ses frères et sur la sienne, afin que l'Ogre les prit pour ses filles, et ses filles pour les garçons qu'il voulait égorger.
 La chose réussit comme il l'avait pensé; car l'Ogre, s'étant éveillé sur le minuit, eut regret d'avoir différé au lendemain ce qu'il pouvait exécuter la veille; il se jeta donc brusquement hors du lit, et prenant son grand Couteau:

«Allons voir», dit-il, «comment se portent nos petits drôles; n'en faisons pas à deux fois.»
Il monta donc à tâtons à la Chambre de ses filles et s'approcha du lit où étaient les petits garçons, qui dormaient tous excepté le petit Poucet, qui eut bien peur lorsqu'il sentit la main de l'ogre qui lui tâtait la tête, comme il avait tâté celles de tous ses frères. L'Ogre, qui sentit les couronnes d'or:

 «Vraiment», dit-il, «j'allais faire là un bel ouvrage; je vois bien que je bus trop hier au soir.»

Il alla ensuite au lit de ses filles où, ayant senti les petits bonnets des garçons:

«Ah! les voilà», dit-il, «nos gaillards! travaillons hardiment.»

En disant ces mots, il coupa sans balancer la gorge à ses sept filles. Fort content de ce coup, il alla se recoucher auprès de sa femme. Aussitôt que le petit Poucet entendit ronfler l'Ogre, il réveilla ses frères, et leur dit de s'habiller promptement et de le suivre. Ils descendirent doucement dans le Jardin, et sautèrent par-dessus les murailles. Ils coururent presque toute la nuit, toujours en tremblant et sans savoir où ils allaient.
L'Ogre s'étant éveillé dit à sa femme:

«Va-t'en là-haut habiller ces petits drôles d'hier au soir.»

L'Ogresse fut fort étonnée de la bonté de son mari, ne se doutant point de la manière qu'il entendait qu'elle les habillât, et croyant qu'il lui ordonnait de les aller vêtir, elle monta en haut où elle fut bien surprise lorsqu'elle aperçut ses sept filles égorgées et nageant dans leur sang. Elle commença par s'évanouir (car c'est le premier expédient que trouvent presque toutes les femmes en pareilles rencontres).
L'Ogre, craignant que sa femme ne fût trop longtemps à faire la besogne dont il l'avait chargée, monta en haut pour l'aider. Il ne fut pas moins étonné que sa femme lorsqu'il vit cet affreux spectacle.

«Ah! qu'ai-je fait là?» s'écria-t-il. «Ils me le payeront, les malheureux, et tout à l'heure.»

Il jeta aussitôt une potée d'eau dans le nez de sa femme, et l'ayant fait revenir:

«Donne-moi vite mes bottes de sept lieues», lui dit-il, «afin que j'aille les attraper.»
Il se mit en campagne, et après avoir couru bien loin de tous côtés, enfin il entra dans le chemin où marchaient ces pauvres enfants qui n'étaient plus qu'à cent pas du logis de leur père. Ils virent l'Ogre qui allait de montagne en montagne, et qui traversait des rivières aussi aisément qu'il aurait fait le moindre ruisseau. Le petit Poucet, qui vit un Rocher creux proche du lieu où ils étaient, y fit cacher ses six frères, et s'y fourra aussi, regardant toujours ce que l'Ogre deviendrait.
 L'Ogre, qui se trouvait fort las du long chemin qu'il avait fait inutilement (car les bottes de sept lieues fatiguent fort leur homme), voulut se reposer, et par hasard il alla s'asseoir sur la roche où les petits garçons s'étaient cachés. Comme il n'en pouvait plus de fatigue, il s'endormit après s'être reposé quelque temps, et vint à ronfler si effroyablement que les pauvres enfants n'en eurent pas moins de peur que quand il tenait son grand Couteau pour leur couper la gorge. Le petit Poucet en eut moins de peur, et dit à ses frères de s'enfuir promptement à la maison, pendant que l'Ogre dormait bien fort, et qu'ils ne se missent point en peine de lui.
 Ils crurent son conseil et gagnèrent vite la maison. Le petit Poucet, s'étant approché de l'Ogre, lui retira doucement les bottes, et les mit aussitôt. Les bottes étaient bien grandes et bien larges; mais comme elles étaient Fées, elles avaient le don de s'agrandir et de s'apetisser selon la jambe de celui qui les chaussait, de sorte qu'elles se trouvèrent aussi justes à ses pieds et à ses jambes que si elles avaient été faites pour lui.
Il alla droit à la maison de l'Ogre où il trouva sa femme qui pleurait auprès de ses filles égorgées.

«Votre mari», lui dit le petit Poucet, «est en grand danger, car il a été pris par une troupe de Voleurs qui ont juré de le tuer s'il ne leur donne tout son or et tout son argent. Dans le moment où ils lui tenaient le poignard sur la gorge, il m'a aperçu et m'a prié de vous venir avertir de l'état où il est, et de vous dire de me donner tout ce qu'il a vaillant sans en rien retenir, parce qu'autrement ils le tueront sans miséricorde. Comme la chose presse beaucoup, il a voulu que je prisse ses bottes de sept lieues que voilà pour faire diligence, et aussi afin que vous ne croyiez pas que je sois un affronteur.»
La bonne femme fort effrayée lui donna aussitôt tout ce qu'elle avait: car cet Ogre ne laissait pas d'être fort bon mari, quoiqu'il mangeât les petits enfants. Le petit Poucet étant donc chargé de toutes les richesses de l'Ogre s'en revint au logis de son père, où il fut reçu avec bien de la joie.
Il y a bien des gens qui ne demeurent pas d'accord avec cette dernière circonstance, et qui prétendent que le petit Poucet n'a jamais fait ce vol à l'Ogre; qu'à la vérité, il n'avait pas fait conscience de lui prendre ses bottes de sept lieues, parce qu'il ne s'en servait que pour courir après les petits enfants. Ces gens-là assurent le savoir de bonne part, et même pour avoir bu et mangé dans la maison du Bûcheron. Ils assurent que lorsque le petit Poucet eut chaussé les bottes de l'Ogre, il s'en alla à la Cour, où il savait qu'on était fort en peine d'une Armée qui était à deux cents lieues de là, et du succès d'une Bataille qu'on avait donnée.

Il alla, disent-ils, trouver le Roi, et lui dit que s'il le souhaitait, il lui rapporterait des nouvelles de l'Armée avant la fin du jour. Le Roi lui promit une grosse somme d'argent s'il en venait à bout. Le petit Poucet rapporta des nouvelles dès le soir même, et cette première course l'ayant fait connaître, il gagnait tout ce qu'il voulait; car le Roi le payait parfaitement bien pour porter ses ordres à l'Armée, et une infinité de Dames lui donnaient tout ce qu'il voulait pour avoir des nouvelles de leurs Amants, et ce fut là son plus grand gain. Il se trouvait quelques femmes qui le chargeaient de lettres pour leurs maris, mais elles le payaient si mal, et cela allait à si peu de chose, qu'il ne daignait mettre en ligne de compte ce qu'il gagnait de ce côté-là.
Après avoir fait pendant quelque temps le métier de courrier, et y avoir amassé beaucoup de bien, il revint chez son père, où il n'est pas possible d'imaginer la joie qu'on eut de le revoir. Il mit toute sa famille à son aise. Il acheta des Offices de nouvelle création pour son père et pour ses frères; et par là il les établit tous, et fit parfaitement bien sa Cour en même temps.      

MORALITÉ

On ne s'afflige point d'avoir beaucoup d'enfants,
    Quand ils sont tous beaux, bien faits et bien grands,
    Et d'un extérieur qui brille;
    Mais si l'un d'eux est faible ou ne dit mot,
    On le méprise, on le raille, on le pille; Quelquefois cependant c'est ce petit marmot
Qui fera le bonheur de toute la famille.

FIN

PEAU D’ANE

ll est des gens de qui l'esprit guindé,
Sous un front jamais déridé,
Ne souffre, n'approuve et n'estime
Que le pompeux et le sublime;

Pour moi, j'ose poser en fait
Qu'en de certains moments l'esprit le plus parfait
Peut aimer sans rougir jusqu'aux Marionnettes;
     Et qu'il est des temps et des lieux
     Où le grave et le sérieux

     Ne valent pas d'agréables sornettes.
     Pourquoi faut-il s'émerveiller
     Que la Raison la mieux sensée,
     Lasse souvent de trop veiller,
     Par des contes d'Ogre et de Fée

     Ingénieusement bercée,
     Prenne plaisir à sommeiller?

     Sans craindre donc qu'on me condamne
     De mal employer mon loisir,
Je vais, pour contenter votre juste désir,

Vous conter tout au long l'histoire de Peau-d'Âne.
     
Il était une fois un Roi,
     Le plus grand qui fût sur la Terre,
     Aimable en Paix, terrible en Guerre,
     Seul enfin comparable à soi:

Ses voisins le craignaient, ses États étaient calmes,
     Et l'on voyait de toutes parts
     Fleurir, à l'ombre de ses palmes,
     Et les Vertus et les beaux Arts.
Son aimable Moitié, sa Compagne fidèle,

     Était si charmante et si belle,
Avait l'esprit si commode et si doux
     Qu'il était encore avec elle
     Moins heureux Roi qu'heureux époux.
     De leur tendre et chaste Hyménée

     Plein de douceur et d'agrément,
Avec tant de vertus une fille était née
     Qu'ils se consolaient aisément
     De n'avoir pas de plus ample lignée.
     Dans son vaste et riche Palais

     Ce n'était que magnificence;
Partout y fourmillait une vive abondance
     De Courtisans et de Valets;
     Il avait dans son Écurie
Grands et petits chevaux de toutes les façons,

     Couverts de beaux caparaçons,
     Roides d'or et de broderie;
Mais ce qui surprenait tout le monde en entrant,
     C'est qu'au lieu le plus apparent,
Un maître Âne étalait ses deux grandes oreilles.

     Cette injustice vous surprend,
Mais lorsque vous saurez ses vertus nonpareilles,
Vous ne trouverez pas que l'honneur fût trop grand.
     Tel et si net le forma la Nature
     Qu'il ne faisait jamais d'ordure,

     Mais bien beaux Écus au soleil
     Et Louis de toute manière,
Qu'on allait recueillir sur la blonde litière
     Tous les matins à son réveil.
     Or le Ciel qui parfois se lasse

     De rendre les hommes contents,
Qui toujours à ses biens mêle quelque disgrâce,
     Ainsi que la pluie au beau temps,
     Permit qu'une âpre maladie
Tout à coup de la Reine attaquât les beaux jours.

     Partout on cherche du secours,
Mais ni la Faculté qui le Grec étudie,
     Ni les Charlatans ayant cours,
Ne purent tous ensemble arrêter l'incendie
Que la fièvre allumait en s'augmentant toujours.

Arrivée à sa dernière heure,
     Elle dit au Roi son Époux:
     «Trouvez bon qu'avant que je meure
     J'exige une chose de vous;
     C'est que s'il vous prenait envie

De vous remarier quand je n'y serai plus. . .
     — Ah! dit le Roi, ces soins sont superflus,
     Je n'y songerai de ma vie,
     Soyez en repos là-dessus.
     — Je le crois bien. Reprit la Reine,

Si j'en prends à témoin votre amour véhément;
     Mais pour m'en rendre plus certaine,
     Je veux avoir votre serment,
Adouci toutefois par ce tempérament
Que si vous rencontrez une femme plus belle,

     Mieux faite et plus sage que moi,
Vous pourrez franchement lui donner votre foi
     Et vous marier avec elle.»
     Sa confiance en ses attraits
Lui faisait regarder une telle promesse

     Comme un serment, surpris avec adresse,
     De ne se marier jamais.
Le Prince jura donc, les yeux baignés de larmes,
     Tout ce que la Reine voulut;
     La Reine entre ses bras mourut,

Et jamais un Mari ne fit tant de vacarmes.
A l'ouïr sangloter et les nuits et les jours,
On jugea que son deuil ne lui durerait guère,
     Et qu'il pleurait ses défuntes Amours
Comme un homme pressé qui veut sortir d'affaire.

On ne se trompa point. Au bout de quelques mois
Il voulut procéder à faire un nouveau choix;
     Mais ce n'était pas chose aisée,
     Il fallait garder son serment,
     Et que la nouvelle Épousée

     Eût plus d'attraits et d'agrément
Que celle qu'on venait de mettre au monument.
     Ni la Cour en beautés fertile,
     Ni la Campagne, ni la Ville,
     Ni les Royaumes d'alentour

     Dont on alla faire le tour,
     N'en purent fournir une telle;
     L'Infante seule était plus belle
Et possédait certains tendres appas
     Que la défunte n'avait pas.

     Le Roi le remarqua lui-même
     Et brûlant d'un amour extrême,
     Alla follement s'aviser
Que par cette raison il devait l'épouser.
     Il trouva même un Casuiste

Qui jugea que le cas se pouvait proposer.
     Mais la jeune Princesse triste
     D'ouïr parler d'un tel amour,
Se lamentait et pleurait nuit et jour.
     De mille chagrins l'âme pleine,

     Elle alla trouver sa Marraine,
     Loin, dans une grotte à l'écart
De Nacre et de Corail richement étoffée.
     C'était une admirable Fée
     Qui n'eut jamais de pareille en son Art.

      Il n'est pas besoin qu'on vous die
Ce qu'était une Fée en ces bienheureux temps;
     Car je suis sûr que votre Mie
     Vous l'aura dit dès vos plus jeunes ans.
     «Je sais, dit-elle, en voyant la Princesse,

     Ce qui vous fait venir ici,
Je sais de votre cœur la profonde tristesse;
     Mais avec moi n'ayez plus de souci.
     Il n'est rien qui vous puisse nuire
Pourvu qu'à mes conseils vous vous laissiez conduire.

Votre Père, il est vrai, voudrait vous épouser;
     Écouter sa folle demande
     Serait une faute bien grande,
Mais sans le contredire on le peut refuser.
     Dites-lui qu'il faut qu'il vous donne

     Pour rendre vos désirs contents,
Avant qu'à son amour votre cœur s'abandonne,
Une Robe qui soit de la couleur du Temps.
Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse,
Quoique le Ciel en tout favorise ses vœux,

Il ne pourra jamais accomplir sa promesse.»
     Aussitôt la jeune Princesse
L'alla dire en tremblant à son Père amoureux
     Qui, dans le moment, fit entendre
     Aux Tailleurs les plus importants

Que s'ils ne lui faisaient, sans trop le faire attendre,
Une Robe qui fût de la couleur du Temps,
Ils pouvaient s'assurer qu'il les ferait tous pendre.
     Le second jour ne luisait pas encor
     Qu'on apporta la Robe désirée;

     Le plus beau bleu de l'Empyrée
N'est pas, lorsqu'il est ceint de gros nuages d'or,
     D'une couleur plus azurée.
De joie et de douleur l'Infante pénétrée
     Ne sait que dire, ni comment

     Se dérober à son engagement.
     «Princesse, demandez-en une,
     Lui dit sa marraine tout bas,
     Qui, plus brillante et moins commune,
     Soit de la couleur de la Lune.

     Il ne vous la donnera pas.»
A peine la Princesse en eut fait la demande,
     Que le Roi dit à son Brodeur:
«Que l'astre de la Nuit n'ait pas plus de splendeur,
Et que dans quatre jours sans faute on me la rende.»

Le riche habillement fut fait au jour marqué,
     Tel que le Roi s'en était expliqué.
Dans les Cieux où la Nuit a déployé ses voiles,
La Lune est moins pompeuse en sa robe d'argent,
Lors même qu'au milieu de son cours diligent

Sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles.
La Princesse admirant ce merveilleux habit,
Était à consentir presque délibérée;
     Mais, par sa Marraine inspirée,
     Au Prince amoureux elle dit:

     «Je ne saurais être contente
Que je n'aie une Robe encore plus brillante
     Et de la couleur du Soleil.»
Le Prince qui l'aimait d'un amour sans pareil,
Fit venir aussitôt un riche Lapidaire,

     Et lui commanda de la faire
D'un superbe tissu d'or et de diamants,
Disant que s'il manquait à le bien satisfaire,
Il le ferait mourir au milieu des tourments.
Le Prince fut exempt de s'en donner la peine,

     Car l'ouvrier industrieux,
     Avant la fin de la semaine,
     Fit apporter l'ouvrage précieux,
     Si beau, si vif, si radieux,
     Que le blond Amant de Clymène,

     Lorsque sur la voûte des Cieux
     Dans son char d'or il se promène,
D'un plus brillant éclat n'éblouit pas les yeux.

L'Infante que ces dons achèvent de confondre,
A son Père, à son Roi ne sait plus que répondre.

Sa Marraine aussitôt la prenant par la main:
     «Il ne faut pas, lui dit-elle à l'oreille,
     Demeurer en si beau chemin.
     Est-ce une si grande merveille
     Que tous ces dons que vous en recevez,

      Tant qu'il aura l'Âne que vous savez,
     Qui d'écus d'or sans cesse emplit sa bourse?
Demandez-lui la peau de ce rare Animal.
     Comme il est toute sa ressource,
Vous ne l'obtiendrez pas, ou je raisonne mal.»

     Cette Fée était bien savante,
     Et cependant elle ignorait encor
Que l'amour violent pourvu qu'on le contente,
     Compte pour rien l'argent et l'or;
La peau fut galamment aussitôt accordée

     Que l'Infante l'eut demandée.
     Cette peau quand on l'apporta
     Terriblement l'épouvanta
Et la fit de son sort amèrement se plaindre.
Sa Marraine survint et lui représenta

Que quand on fait le bien on ne doit jamais craindre;
     Qu'il faut laisser penser au Roi
     Qu'elle est tout à fait disposée
A subir avec lui la conjugale Loi,
Mais qu'au même moment, seule et bien déguisée,

Il faut qu'elle s'en aille en quelque État lointain
Pour éviter un mal si proche et si certain.
«Voici, poursuivit-elle, une grande cassette
     Où nous mettrons tous vos habits,
     Votre miroir, votre toilette,

     Vos diamants et vos rubis.
     Je vous donne encor ma Baguette;
     En la tenant en votre main,
La cassette suivra votre même chemin,
     Toujours sous la Terre cachée;

     Et lorsque vous voudrez l'ouvrir,
A peine mon bâton la Terre aura touchée,
Qu'aussitôt à vos yeux elle viendra s'offrir.
     Pour vous rendre méconnaissable,
La dépouille de l'Âne est un masque admirable.

     Cachez-vous bien dans cette peau,
On ne croira jamais, tant elle est effroyable,
     Qu'elle renferme rien de beau.
     La Princesse ainsi travestie
De chez la sage Fée à peine fut sortie,

     Pendant la fraîcheur du matin,
     Que le Prince qui pour la Fête
     De son heureux Hymen s'apprête,
Apprend tout effrayé son funeste destin.
Il n'est point de maison, de chemin, d'avenue,

     Qu'on ne parcoure promptement;
     Mais on s'agite vainement,
On ne peut deviner ce qu'elle est devenue.
Partout se répandit un triste et noir chagrin;
     Plus de Noces, plus de Festin,

     Plus de Tarte, plus de Dragées;
Les Dames de la Cour, toutes découragées,
     N'en dînèrent point la plupart;
Mais du Curé sur tout la tristesse fut grande,
     Car il en déjeuna fort tard,

     Et qui pis est n'eut point d'offrande.
L'Infante cependant poursuivait son chemin,
Le visage couvert d'une vilaine crasse;
     A tous Passants elle tendait la main,
Et tâchait pour servir de trouver une place;

Mais les moins délicats et les plus malheureux
La voyant si maussade et si pleine d'ordure,
Ne voulaient écouter ni retirer chez eux
     Une si sale créature.
Elle alla donc bien loin, bien loin, encor plus loin;

Enfin elle arriva dans une Métairie
     Où la Fermière avait besoin
     D'une souillon, dont l'industrie
Allât jusqu'à savoir bien laver des torchons
     Et nettoyer l'auge aux Cochons.

On la mit dans un coin au fond de la cuisine
     Où les Valets, insolente vermine,
     Ne faisaient que la tirailler,
     La contredire et la railler;
     Ils ne savaient quelle pièce lui faire,

     La harcelant à tout propos;
     Elle était la butte ordinaire
De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots.
Elle avait le Dimanche un peu plus de repos;
Car, ayant du matin fait sa petite affaire,

Elle entrait dans sa chambre et tenant son huis clos,
Elle se décrassait, puis ouvrait sa cassette,
     Mettait proprement sa toilette,
     Rangeait dessus ses petits pots.
Devant son grand miroir, contente et satisfaite,

De la Lune tantôt la robe elle mettait,
Tantôt celle où le feu du Soleil éclatait,
     Tantôt la belle robe bleue
Que tout l'azur des Cieux ne saurait égaler,
Avec ce chagrin seul que leur traînante queue

Sur le plancher trop court ne pouvait s'étaler.
Elle aimait à se voir jeune, vermeille et blanche
Et plus brave cent fois que nulle autre n'était;
     Ce doux plaisir la sustentait
     Et la menait jusqu'à l'autre Dimanche.

      J'oubliais de dire en passant
     Qu'en cette grande Métairie
     D'un Roi magnifique et puissant
     Se faisait la Ménagerie,
     Que là, Poules de Barbarie,

     Râles, Pintades, Cormorans,
     Oisons musqués, Canes Petières
Et mille autres oiseaux de bizarres manières,
     Entre eux presque tous différents,
Remplissaient à l'envi dix cours toutes entières.

     Le fils du Roi dans ce charmant séjour
     Venait souvent au retour de la Chasse
     Se reposer, boire à la glace
     Avec les Seigneurs de sa Cour.
     Tel ne fut point le beau Céphale:

Son air était Royal, sa mine martiale
Propre à faire trembler les plus fiers bataillons.
Peau d'Âne de fort loin le vit avec tendresse,
     Et reconnut par cette hardiesse
     Que sous sa crasse et ses haillons

Elle gardait encor le cœur d'une Princesse.
     «Qu'il a l'air grand, quoiqu'il l'ait négligé,
     Qu'il est aimable, disait-elle,
     Et que bienheureuse est la belle
     A qui son cœur est engagé!

D'une robe de rien s'il m'avait honorée,
     Je m'en trouverais plus parée
     Que de toutes celles que j'ai.»
Un jour le jeune Prince errant à l'aventure
     De basse-cour en basse-cour,

     Passa dans une allée obscure
     Où de Peau d'Âne était l'humble séjour.
Par hasard il mit l'œil au trou de la serrure.
     Comme il était fête ce jour,
     Elle avait pris une riche parure

     Et ses superbes vêtements
Qui, tissus de fin or et de gros diamants,
Egalaient du Soleil la clarté la plus pure.
     Le Prince au gré de son désir
     La contemple et ne peut qu'à peine,

     En la voyant, reprendre haleine,
     Tant il est comblé de plaisir.
Quels que soient les habits, la beauté du visage,
     Son beau tour, sa vive blancheur,
     Ses traits fins, sa jeune fraîcheur

     Le touchent cent fois davantage;
     Mais un certain air de grandeur,
Plus encore une sage et modeste pudeur,
Des beautés de son âme assuré témoignage,
     S'emparèrent de tout son cœur.

Trois fois, dans la chaleur du feu qui le transporte,
     Il voulut enfoncer la porte;
     Mais croyant voir une Divinité,
Trois fois par le respect son bras fut arrêté.
     Dans le Palais, pensif il se retire,

     Et là, nuit et jour il soupire;
     Il ne veut plus aller au Bal
     Quoiqu'on soit dans le Carnaval.
     Il hait la Chasse, il hait la Comédie,
Il n'a plus d'appétit, tout lui fait mal au cœur;

     Et le fond de sa maladie
     Est une triste et mortelle langueur.
Il s'enquit quelle était cette Nymphe admirable
     Qui demeurait dans une basse-cour,
     Au fond d'une allée effroyable,

     Où l'on ne voit goutte en plein jour.
«C'est, lui dit-on, Peau d'Âne, en rien Nymphe ni belle
     Et que Peau d'Âne l'on appelle,
A cause de la 'Peau qu'elle met sur son cou;
     De l'Amour c'est le vrai remède,

     La bête en un mot la plus laide,
     Qu'on puisse voir après le Loup.»
     On a beau dire, il ne saurait le croire;
     Les traits que l'amour a tracés,
     Toujours présents à sa mémoire,

     N'en seront jamais effacés.
     Cependant la Reine sa Mère,
Qui n'a que lui d'enfant pleure et se désespère;
De déclarer son mal elle le presse en vain,
     Il gémit, il pleure, il soupire,

      Il ne dit rien, si ce n'est qu'il désire
Que Peau d'Âne lui fasse un gâteau de sa main;
Et la Mère ne sait ce que son Fils veut dire.
     «O Ciel! Madame, lui dit-on,
     Cette Peau d'Âne est une noire Taupe

     Plus vilaine encore et plus gaupe
     Que le plus sale Marmiton.
— N'importe, dit la Reine, il le faut satisfaire,
Et c'est à cela seul que nous devons songer.»
Il aurait eu de l'or, tant l'aimait cette Mère,

     S'il en avait voulu manger.
     Peau d'Âne donc prend sa farine
     Qu'elle avait fait bluter exprès
     Pour rendre sa pâte plus fine,
     Son sel, son beurre et ses œufs frais;

     Et pour bien faire sa galette,
     S'enferme seule en sa chambrette.
     D'abord elle se décrassa
     Les mains, les bras et le visage,
Et prit un corps d'argent que vite elle laça

     Pour dignement faire l'ouvrage
     Qu'aussitôt elle commença.
On dit qu'en travaillant un peu trop à la hâte,
De son doigt par hasard il tomba dans la pâte
     Un de ses anneaux de grand prix;

Mais ceux qu'on tient savoir le fin de cette histoire
Assurent que par elle exprès il y fut mis;
Et pour moi franchement, je l'oserais bien croire,
Fort sûr que, quand le Prince à sa porte aborda
     Et par le trou la regarda,

     Elle s'en était aperçue.
     Sur ce point la femme est si drue,
     Et son œil va si promptement,
     Qu'on ne peut la voir un moment
     Qu'elle ne sache qu'on l'a vue.

Je suis bien sûr encor, et j'en ferais serment,
Qu'elle ne douta point que de son jeune Amant
     La Bague ne fût bien reçue.
On ne pétrit jamais un si friand morceau,
Et le Prince trouva la galette si bonne

Qu'il ne s'en fallut rien que d'une faim gloutonne
     Il n'avalât aussi l'anneau.
     Quand il en vit l'émeraude admirable,
     Et du jonc d'or le cercle étroit
     Qui marquait la forme du doigt,

Son cœur en fut touché d'une joie incroyable;
     Sous son chevet il le mit à l'instant,
     Et son mal toujours augmentant,
     Les Médecins sages d'expérience,
     En le voyant maigrir de jour en jour,

     Jugèrent tous, par leur grande science,
     Qu'il était malade d'amour.
     Comme l'Hymen, quelque mal qu'on ne die,
Est un remède exquis pour cette maladie,
     On conclut à le marier;

     Il s'en fit quelque temps prier,
Puis dit: «Je le veux bien, pourvu que l'on me donne
     En mariage la personne
     Pour qui cet anneau sera bon.»
     A cette bizarre demande,

De la Reine et du Roi la surprise fut grande;
Mais il était si mal qu'on n'osa dire non.

     Voilà donc qu'on se met en quête
De celle que l'anneau, sans nul égard du sang,
     Doit placer dans un si haut rang;

     Il n'en est point qui ne s'apprête
     A venir présenter son doigt,
     Ni qui veuille céder son droit.
Le bruit ayant couru que pour prétendre au Prince,
     Il faut avoir le doigt bien mince,

     Tout Charlatan, pour être bienvenu,
Dit qu'il a le secret de le rendre menu;
     L'une, en suivant son bizarre caprice,
     Comme une rave le ratisse;
     L'autre en coupe un petit morceau;

Une autre en le pressant croit qu'elle l'apetisse;
     Et l'autre, avec de certaine eau,
Pour le rendre moins gros en fait tomber la peau;
     Il n'est enfin point de manœuvre
     Qu'une dame ne mette en œuvre,

Pour faire que son doigt cadre bien à l'anneau.
L'essai fut commencé par les jeunes Princesses,
     Les Marquises et les Duchesses;
     Mais leurs doigts quoique délicats,
     Etaient trop gros et n'entraient pas.

     Les Comtesses, et les Baronnes,
     Et toutes les nobles Personnes,
Comme elles tour à tour présentèrent leur main
     Et la présentèrent en vain.
     Ensuite vinrent les Grisettes,

     Dont les jolis et menus doigts,
     Car il en est de très bien faites,
Semblèrent à l'anneau s'ajuster quelquefois.
Mais la Bague toujours trop petite ou trop ronde,
D'un dédain presque égal rebutait tout le monde.

     Il fallut en venir enfin
     Aux Servantes, aux Cuisinières,
     Aux Tortillons, aux Dindonnières,
     En un mot à tout le fretin,
     Dont les rouges et noires pattes,

Non moins que les mains délicates,
Espéraient un heureux destin.
     Il s'y présenta mainte fille
     Dont le doigt, gros et ramassé,
Dans la Bague du Prince eût aussi peu passé

     Qu'un câble au travers d'une aiguille.
     On crut enfin que c'était fait,
     Car il ne restait en effet
Que la pauvre Peau d'Âne au fond de la cuisine.
     Mais comment croire, disait-on,

      Qu'à régner le Ciel la destine!
     Le Prince dit: «Et pourquoi non?
Qu'on la fasse venir.» Chacun se prit à rire,
Criant tout haut: «Que veut-on dire.
De faire entrer ici cette sale guenon?»

Mais lorsqu'elle tira de dessous sa peau noire
Une petite main qui semblait de l'ivoire
     Qu'un peu de pourpre a coloré,
     Et que de la Bague fatale,
     D'une justesse sans égale.

     Son petit doigt fut entouré,
     La Cour fut dans une surprise
     Qui ne peut pas être comprise.
On la menait au Roi dans ce transport subit;
Mais elle demanda qu'avant que de paraître

     Devant son Seigneur et son Maître,
On lui donnât le temps de prendre un autre habit.
     De cet habit, pour la vérité dire,
     De tous côtés on s'apprêtait à rire;
Mais lorsqu'elle arriva dans les Appartements,

     Et qu'elle eut traversé les salles
     Avec ses pompeux vêtements
Dont les riches beautés n'eurent jamais d'égales;
     Que ses aimables cheveux blonds
Mêlés de diamants dont la vive lumière

     En faisait autant de rayons,
     Que ses yeux bleus, grands, doux et longs,
     Qui pleins d'une Majesté fière
Ne regardent jamais sans plaire et sans blesser,
Et que sa taille enfin si menue et si fine

Qu'avecque ses deux mains on eût pu l'embrasser,
Montrèrent leurs appas et leur grâce divine,
Des Dames de la Cour, et de leurs ornements
     Tombèrent tous les doux agréments.
Dans la joie et le bruit de toute l'Assemblée,

     Le bon Roi ne se sentait pas
     De voir sa Bru posséder tant d'appas;
     La Reine en était affolée,
     Et le Prince son cher Amant,
     De cent plaisirs l'âme comblée,

Succombait sous le poids de son ravissement.
Pour l'Hymen aussitôt chacun prit ses mesures.
Le Monarque en pria tous les Rois d'alentour,
     Qui, tous brillants de diverses parures,
Quittèrent leurs États pour être à ce grand jour.

On en vit arriver des climats de l'Aurore,
     Montés sur de grands Éléphants;
     Il en vint du rivage More,
     Qui, plus noirs et plus laids encore,
     Faisaient peur aux petits enfants;

     Enfin de tous les coins du Monde,
     Il en débarque et la Cour en abonde.
     Mais nul Prince, nul Potentat,
     N'y parut avec tant d'éclat
     Que le Père de l'Épousée,

     Qui d'elle autrefois amoureux
     Avait avec le temps purifié les feux
     Dont son âme était embrasée.
     Il en avait banni tout désir criminel,
     Et de cette odieuse flamme

     Le peu qui restait dans son âme
N'en rendait que plus vif son amour paternel.
     Dès qu'il la vit: «Que béni soit le Ciel
     Qui veut bien que je te revoie,
Ma chère enfant», dit-il, et tout pleurant de joie,

     Courut tendrement l'embrasser;
Chacun à son bonheur voulut s'intéresser,
Et le futur Époux était ravi d'apprendre
Que d'un Roi si puissant il devenait le Gendre.
     Dans ce moment la Marraine arriva

     Qui raconta toute l'histoire,
     Et par son récit acheva
     De combler Peau d'Âne de gloire.
     Il n'est pas malaisé de voir
Que le but de ce Conte est qu'un Enfant apprenne

Qu'il vaut mieux s'exposer à la plus rude peine
     Que de manquer à son devoir;
     Que la Vertu peut être infortunée,
     Mais qu'elle est toujours couronnée;
Que contre un fol amour et ses fougueux transports

La Raison la plus forte est une faible digue,
     Et qu'il n'est point de si riches trésors
     Dont un Amant ne soit prodigue;
     Que de l'eau claire et du pain bis
     Suffisent pour la nourriture

     De toute jeune Créature.
     Pourvu qu'elle ait de beaux habits;
     Que sous le Ciel il n'est point de femelle
     Qui ne s'imagine être belle,
     Et qui souvent ne s'imagine encor

Que si des trois Beautés la fameuse querelle
     S'était démêlée avec elle,
     Elle aurait eu la pomme d'or.
Le Conte de Peau d'Âne est difficile à croire;
Mais tant que dans le Monde on aura des Enfants

Des Mères et des Mères-grands,
On en gardera la mémoire.

LES FABLES

Le duc et les oiseaux

Un jour le Duc fut tellement battu par tous les Oiseaux, à cause de son vilain chant et de son laid plumage, que depuis il n’a osé se montrer que la nuit.

Tout homme avisé qui s’engage

Dans le Labyrinthe d’Amour,

Et qui veut en faire le tour,

Doit être doux en son langage,

Galant, propre en son équipage,

Surtout nullement loup-garou.

Autrement toutes les femelles

Jeunes, vieilles, laides et belles,

Blondes, brunes, douces, cruelles,

Se jetteront sur lui comme sur un Hibou.

Les coqs et la perdrix

 Une Perdrix s’affligeait fort d’être battue par des Coqs ; mais elle se consola, ayant vu qu’ils se battaient eux-mêmes. 

Si d’une belle on se voit maltraiter

Les premiers jours qu’on entre à son service,

Il ne faut pas se rebuter :

Bien des Amants, quoiqu’Amour les unisse,

Ne laissent pas de s’entrepicoter.

Le coq et le renard

Un Renard priait un Coq de descendre, pour se réjouir ensemble de la paix faite entre les Coqs et les Renards : 

– Volontiers, dit le Coq, quand deux lévriers que je vois, qui en apportent la nouvelle, seront arrivés.

Le Renard remit la réjouissance à une autre fois et s’enfuit. 

Un rival contre nous est toujours enragé ;

S’y fier est chose indiscrète,

Quelque amitié qu’il vous promette,

Il voudrait vous avoir mangé.

Le coq et le diamant

Un Coq ayant trouvé un Diamant, dit :

 – J’aimerais mieux avoir trouvé un grain d’orge. 

Ainsi jeune beauté, mignonne et délicate,

Gardez-vous bien de tomber sous la patte

D’un brutal qui n’ayant point d’yeux

Pour tous les beaux talents dont votre esprit éclate

Aimerait cent fois mieux

La moindre fille de village,

Qui serait plus à son usage. 

Le chat pendu et les rats

Un Chat se pendit par la patte, et faisant le mort, attrapa plusieurs Rats.

Une autre fois il se couvrit de farine. Un vieux Rat lui dit :

 – Quand tu serais même le sac de la farine, je ne m’approcherais pas.

Le plus sûr bien souvent est de faire retraite

Le Chat est Chat, la Coquette est Coquette. 

L’aigle et le renard

Une Aigle fit amitié avec un Renard, qui avait ses petits au pied de l’arbre où était son nid ; l’Aigle eut faim et mangea les petits du Renard qui, ayant trouvé un flambeau allumé mit le feu à l’arbre et mangea les Aiglons qui tombèrent à demi rôtis.

Il n’est point de peine cruelle

Que ne mérite une infidèle. 

Les paons et le geai

Le Geai s’étant paré un jour des plumes de plusieurs Paons, voulait faire comparaison avec eux ; chacun reprit ses plumes, et le Geai ainsi dépossédé, leur servit de risée.

Qui n’est pas né pour la galanterie,

Et n’a qu’un bel air emprunté,

Doit s’attendre à la raillerie,

Et que des vrais galants il sera bafoué. 

Le coq et le coq d’inde

Un Coq d’Inde entra dans une Cour en faisant la roue. Un Coq s’en offensa et courut le combattre, quoiqu’il fût entré sans dessein de lui nuire.

D’aucun rival il ne faut prendre ombrage,

Sans le connaître auparavant :

Tel que l’on croit dangereux personnage

N’est qu’un fanfaron bien souvent. 

Le paon et la pie

Les Oiseaux élirent le Paon pour leur Roi à cause de sa beauté.

Une Pie s’y opposa, et leur dit qu’il fallait moins regarder à la beauté qu’il avait qu’à la vertu qu’il n’avait pas.

Pour mériter le choix d’une jeune merveille,

N’en déplaise à maint jouvenceau

Dont le teint est plus frais qu’une rose vermeille,

Ce n’est pas tout que d’être beau. 

Le dragon, l’enclume, et la lime

Un Dragon voulait ronger une Enclume, une Lime lui dit :

 – Tu te rompras plutôt les dents que de l’entamer. Je puis moi seule avec les miennes te ronger toi-même et tout ce qui est ici.

Quand un galant est fâché tout de bon

En vain l’amante se courrouce,

Elle ne gagne rien de faire le Dragon,

Plus ferait une Lime douce.

Le singe et ses petits

Un Singe trouva un jour un de ses petits si beau, qu’il l’étouffa à force de l’embrasser.

Mille exemples pareils nous font voir tous les jours,

Qu’il n’est point de laides amours. 

Le combat des oiseaux

Les Oiseaux eurent guerre avec les Animaux terrestres.

La Chauve-Souris croyant les Oiseaux plus faibles, passa du côté de leurs ennemis qui perdirent pourtant la bataille.

Elle n’a osé depuis retourner avec les Oiseaux et ne vole plus que la nuit.

Quand on a pris parti pour les yeux d’une belle,

Il faut être insensible à tous autres attraits,

Il faut jusqu’à la mort lui demeurer fidèle,

Ou s’aller cacher pour jamais.

La poule et les poussins

Une Poule voyant approcher un Milan, fit entrer ses Poussins dans une cage, et les garantit ainsi de leur ennemi.

Quand on craint les attraits d’une beauté cruelle,

Il faut se cacher à ses yeux

Ou soudain se ranger sous les lois d’une Belle

Qui sache nous défendre et qui nous traite mieux. 

Le renard et la grue

Un Renard ayant invité une Grue à manger, ne lui servit dans un bassin fort plat, que de la bouillie qu’il mangea presque toute, lui seul.

Tromper une Maîtresse est trop se hasarder,

Et ce serait grande merveille,

Si malgré tous les soins qu’on prend à s’en garder,

Elle ne rendait la pareille. 

La grue et le renard

La Grue pria ensuite le Renard à manger, et lui servit aussi de la bouillie, mais dans une fiole, où faisant entrer son grand bec, elle la mangea toute, elle seule.

On connaît peu les gens à la première vue,

On n’en juge qu’au hasard

Telle qu’on croit une Grue

Est plus fine qu’un Renard. 

Le paon et le rossignol

Un Paon se plaignait à Junon de n’avoir pas le chant agréable comme le Rossignol. Junon lui dit :

 – Les Dieux partagent ainsi leurs dons, il te surpasse en la douceur du chant, tu le surpasses en la beauté du plumage.

L’un est bien fait, l’autre est galant,

Chacun pour plaire a son talent. 

Le perroquet et le singe

Un Perroquet se vantait de parler comme un homme :

 – Et moi, dit le Singe, j’imite toutes ses actions.

Pour en donner une marque, il mit la chemise d’un jeune garçon qui se baignait là auprès, où il s’empêtra si bien que le jeune garçon le prit et l’enchaîna.

Il ne faut se mêler que de ce qu’on sait faire,

Bien souvent on déplaît pour chercher trop à plaire.

Le singe juge

Un Loup et un Renard plaidaient l’un contre l’autre pour une affaire fort embrouillée.

Le Singe qu’ils avaient pris pour Juge, les condamna tous deux à l’amende, disant qu’il ne pouvait faire mal de condamner deux aussi méchantes bêtes.

Quand deux amants en usent mal,

Ou que l’un et l’autre est brutal,

Quelques bonnes raisons que chacun puisse dire

Pour être préféré par l’objet de ses voeux

La Belle doit en rire

Et les chasser tous deux. 

Le rat et la grenouille

Une Grenouille voulant noyer un Rat, lui proposa de le porter sur son dos par tout son marécage, elle lia une de ses pattes à celle du Rat, non pas pour l’empêcher de tomber, comme elle disait ; mais pour l’entraîner au fond de l’eau.

Un Milan voyant le Rat fondit dessus, et l’enlevant, enleva aussi la Grenouille et les mangea tous deux.

De soi la trahison est infâme et maudite,

Et pour perdre un rival, rien n’est si hasardeux,

Quelque bien qu’elle soit conduite,

Elle fait périr tous les deux.

Le lièvre et la tortue

Un Lièvre s’étant moqué de la lenteur d’une Tortue, de dépit elle le défia à la course.

Le Lièvre la voit partir et la laisse si bien avancer, que quelques efforts qu’il fît ensuite, elle toucha le but avant lui.

Trop croire en son mérite est manquer de cervelle,

Et pour s’y fier trop maint amant s’est perdu.

Pour gagner le coeur d’une Belle,

Rien n’est tel que d’être assidu. 

Le loup et la grue

Un Loup pria une Grue de lui ôter avec son bec un os qu’il avait dans la gorge, elle le fit et lui demanda récompense :

 – N’est-ce pas assez, dit le Loup, de ne t’avoir pas mangée ? 

Servir une ingrate beauté,

C’est tout au moins peine perdue,

Et pour prétendre en être bien traité,

Il faut être bien Grue. 

Le milan et les oiseaux

Un Milan feignit de vouloir traiter les petits Oiseaux le jour de sa naissance, et les ayant reçus chez lui les mangea tous.

Quand vous voyez qu’une fine femelle,

En même temps fait les yeux doux,

À quinze ou seize jeunes fous,

Qui tous ne doutent point d’être aimés de la Belle,

Pourquoi vous imaginez-vous

Qu’elle les attire chez elle

Si ce n’est pour les plumer tous.

Le singe roi

Un Singe fut élu Roi par les Animaux, pour avoir fait cent singeries avec la couronne qui avait été apportée pour couronner celui qui serait élu.

Un Renard indigné de ce choix, dit au nouveau Roi qu’il vînt prendre un trésor qu’il avait trouvé.

Le Singe y alla et fut pris à un trébuchet tendu où le Renard disait qu’était le trésor.

Savoir bien badiner est un grand avantage.

Et d’un très grand usage,

Mais il faut être accort, sage, discret et fin,

Autrement l’on n’est qu’un badin.

Le renard et le bouc

Un Bouc et un Renard descendirent dans un puits pour y boire, la difficulté fut de s’en retirer ; le Renard proposa au Bouc de se tenir debout, qu’il monterait sur ses cornes, et qu’étant sorti il lui aiderait.

Quand il fut dehors, il se moqua du Bouc, et lui dit :

 – Si tu avais autant de sens que de barbe, tu ne serais pas descendu là, sans savoir comment tu en sortirais.

Tomber entre les mains d’une Coquette fière,

Est un plus déplorable sort,

Que tomber dans un puits la tête la première,

On est bien fin quand on en sort.

Le conseil des rats

Les Rats tinrent conseil pour se garantir d’un Chat qui les désolait.

L’un d’eux proposa de lui pendre un grelot au cou ; l’avis fut loué, mais la difficulté se trouva grande à mettre le grelot.

Quand celle à qui l’on fait la cour,

Est rude, sauvage et sévère ;

Le moyen le plus salutaire,

Serait de lui pouvoir donner un peu d’amour,

Mais c’est là le point de l’affaire.

Le singe et le chat

Le Singe voulant manger des marrons qui étaient dans le feu, se servit de la patte du Chat pour les tirer.

Faire sa cour aux dépens d’un Rival,

Est à peu près un tour égal. 

Le renard et les raisins

Un Renard ne pouvant atteindre aux Raisins d’une treille, dit qu’ils n’étaient pas mûrs, et qu’il n’en voulait point.

Quand d’une charmante beauté,

Un galant fait le dégoûté,

Il a beau dire, il a beau feindre,

C’est qu’il n’y peut atteindre. 

L’aigle et le lapin

L’Aigle poursuivant un Lapin, fut priée par un Escarbot de lui donner la vie, elle n’en voulut rien faire, et mangea le Lapin.

L’Escarbot par vengeance cassa deux années de suite les oeufs de l’Aigle, qui enfin alla pondre sur la robe de Jupiter.

L’Escarbot y fit tomber son ordure. Jupiter voulant la secouer, jeta les oeufs en bas, et les cassa.

Ce n’est pas assez que de plaire

À l’objet dont votre âme a ressenti les coups :

Il faut se faire aimer de tous ;

Car si la soubrette est contraire,

Vous ne ferez jamais affaire

Quand la Belle serait pour vous. 

Le loup et le porc-épic

 Un Loup voulait persuader à un Porc-Épic de se défaire de ses piquants, et qu’il en serait bien plus beau.

 – Je le crois, dit le Porc-Épic, mais ces piquants servent à me défendre. 

Jeunes beautés, chacun vous étourdit,

À force de prôner que vous seriez plus belles,

Si vous cessiez d’être cruelles,

Il est vrai, mais souvent c’est un Loup qui le dit.

Le serpent à plusieurs têtes

Deux Serpents l’un à plusieurs têtes, l’autre à plusieurs queues, disputaient de leurs avantages. Ils furent poursuivis ; celui à plusieurs queues se sauva au travers des broussailles, toutes les queues suivant aisément la tête.

L’autre y demeura, parce que les unes de ses têtes allant à droite, les autres à gauche, elles trouvèrent des branches qui les arrêtèrent.

 Écouter trop d’avis est un moyen contraire,

Pour venir à sa fin,

Le plus sûr, en amour, comme en toute autre affaire,

Est d’aller son chemin.

La petite souris, le chat, et le cochet

Une petite Souris ayant rencontré un Chat et un Cochet, voulait faire amitié avec le Chat ; mais elle fut effarouchée par le Cochet qui vint à chanter.

Elle s’en plaignit à sa mère, qui lui dit :

 – Apprends que cet animal qui te semble si doux, ne cherche qu’à nous manger, et que l’autre ne nous fera jamais de mal.

De ces jeunes plumets plus braves qu’Alexandre,

Il est aisé de se défendre ;

Mais gardez-vous des doucereux,

Ils sont cent fois plus dangereux.

Le milan et les colombes

Les Colombes poursuivies par le Milan, demandèrent secours à l’Épervier, qui leur fit plus de mal que le Milan même.

On sait bien qu’un mari fait souvent enrager,

Toutefois la jeune Colombe,

Qui gémit, et veut se venger,

Doit bien, avant que s’engager,

Voir en quelles mains elle tombe ;

Car si l’amant est brutal et jaloux,

Il est pire encor que l’époux.

Le dauphin et le singe

Un Singe dans un naufrage, sauta sur un Dauphin qui le reçut, le prenant pour un homme ; mais lui ayant demandé s’il visitait souvent le Pirée qui est un port de mer, et le Singe ayant répondu qu’il était de ses amis, il connut qu’il ne portait qu’une bête, et le noya.

En vain un galant fait le beau,

A beaux traits, beaux habits, beau linge, et belle tête,

Si du reste c’est une bête,

Il n’est bon qu’à jeter en l’eau.

Le renard et le corbeau

Un Renard voyant un fromage dans le bec d’un Corbeau, se mit à louer son beau chant.

Le Corbeau voulut chanter, et laissa choir son fromage que le Renard mangea.

On peut s’entendre cajoler,

Mais le péril est de parler. 

Du cygne et de la grue

La Grue demanda à un Cygne, pourquoi il chantait :

– C’est que je vais mourir, répondit le Cygne, et mettre fin à tous mes maux.

Quand d’une extrême ardeur on languit nuit et jour,

Cette ardeur devient éloquente,

Et la voix d’un amant n’est jamais si charmante,

Que quand il meurt d’amour.

Le loup et la tête

Un Loup voyant une belle Tête, chez un Sculpteur, disait :

 – Elle est belle, mais le principal lui manque, l’esprit et le jugement. 

Pour tenir dans les fers un amant arrêté,

Il faut joindre l’esprit avec la beauté.

Le serpent et le hérisson

Un Serpent retira dans sa caverne un Hérisson qui s’étant familiarisé, se mit à le piquer.

Il le pria de se loger ailleurs.

– Si je t’incommode, dit le Hérisson, tu peux toi-même chercher un autre logement. 

Introduire un ami chez la beauté qu’on aime,

Est bien souvent une imprudence extrême,

Dont à loisir on se repent ;

L’ami prend votre place, est aimé de la belle,

Et l’on n’est plus regardé d’elle

Que comme un malheureux serpent.

 Les canes et le petit barbet

Un petit Barbet poursuivait à la nage de grandes Canes.

Elles lui dirent :

– Tu te tourmentes en vain, tu as bien assez de force pour nous faire fuir, mais tu n’en as pas assez pour nous prendre. 

Il faut que l’objet soit sortable ;

C’est autrement soi-même se trahir,

Quand on n’est pas assez aimable ;

Plus on poursuit, plus on se fait haïr.

Le Barbet de cette fontaine court effectivement après les Canes qui fuient devant lui ; et le Barbet et les Canes jettent de l’eau en l’air, en tournant l’un après l’autre.

Cette fontaine s’appelle aussi la fontaine du gouffre, parce que les eaux qui entrent dans son bassin avec grande abondance, y tournoient avec rapidité et avec bruit ; puis s’engouffrent dans la terre et s’y perdent.

Les souhaits ridicules

Si vous étiez moins raisonnable.
Je me garderais bien de venir vous conter
La folle et peu galante fable
Que je m'en vais vous débiter.
Une aune de boudin en fournit la matière.
"Une aune de boudin, ma chère !
Quelle pitié ! c'est une horreur !", .
S'écriait une précieuse,
Qui, toujours tendre et sérieuse,
Ne veut ouïr parler que d'affaires de coeur.
Mais vous qui mieux qu'âme qui vive
Savez charmer en racontant,
Et dont l'expression est toujours si naïve,
Que l'on croit voir ce qu'on entend;
Qui savez que c'est la manière
Dont quelque chose est inventé,
Qui beaucoup plus que la matière
De tout récit fait la beauté.
Vous aimerez ma fable et sa moralité;
J'en ai, j'ose le dire, une assurance entière.

Il était une fois un pauvre bûcheron
Qui las de sa pénible vie,
Avait, disait-il, grande envie
De s'aller reposer aux bords de l'Achéron;
Représentant, dans sa douleur profonde,
Que depuis qu'il était au monde,
Le Ciel cruel n'avait jamais
Voulu remplir un seul de ses souhaits.

Un jour que, dans le bois, il se mit à se plaindre,
A lui, la foudre en main, Jupiter s'apparut.
On aurait peine à bien dépeindre
La peur que le bonhomme en eut :
"Je ne veux rien, dit-il, en se jetant par terre,
Point de souhaits, point de Tonnerre,
Seigneur, demeurons but à but.

-- Cesse d'avoir aucune crainte :
Je viens, dit Jupiter, touché de ta complainte,
Te faire voir le tort que tu me fais.
Ecoute donc : je te promets,
Moi qui du monde entier suis le souverain maître,
D'exaucer pleinement les trois premiers souhaits
Que tu voudras former sur quoi que ce puisse être.
Vois ce qui peut te rendre heureux.
Vois ce qui peut te satisfaire;
Et comme ton bonheur dépend tout de tes voeux,
Songes-y bien avant que de les faire."

A ces mots Jupiter dans les cieux remonta,
Et le gai bûcheron, embrassant sa falourde,
Pour retourner chez lui sur son dos la jeta.
Cette charge jamais ne lui parut moins lourde.
"Il ne faut pas, disait-il en trottant,
Dans tout ceci, rien faire à la légère;
Il faut, le cas est important,
En prendre avis de notre ménagère.
Çà dit-il, en entrant sous son toit de fougère,
Faisons, Fanchon, grand feu, grand chère,
Nous sommes riches à jamais,
Et nous n'avons qu'à faire des souhaits."
Là-dessus tout au long le fait il lui raconte.
A ce récit, l'épouse vive et prompte
Forma dans son esprit mille vastes projets;
Mais considérant l'importance
De s'y conduire avec prudence :
"Blaise, mon cher ami, dit-elle à son époux,
Ne gâtons rien par notre impatience;
Examinons bien entre nous
Ce qu'il faut faire en pareille occurrence;
Remettons à demain notre premier souhait
Et consultons notre chevet.

-- Je l'entends bien ainsi, dit le bonhomme Blaise.
Mais va tirer du vin derrière ces fagots."
A son retour il but, et goûtant à son aise
Près d'un grand feu la douceur du repos,
Il dit, en s'appuyant sur le dos de sa chaise :
"Pendant que nous avons une si bonne braise,
Qu'une aune de boudin viendrait bien à propos !"
A peine acheva-t-il de prononcer ces mots,
Que sa femme aperçut, grandement étonnée,
Un boudin fort long, qui partant
D'un des coins de la cheminée,
S'approchait d'elle en serpentant.
Elle fit un cri dans l'instant;
Mais jugeant que cette aventure
Avait pour cause le souhait
Que par bêtise toute pure
Son homme imprudent avait fait,
Il n'est point de pouille et d'injure
Que de dépit et de courroux
Elle ne dit au pauvre époux.
"Quand on peut, disait-elle, obtenir un empire,
De l'or, des perles, des rubis,
Des diamants, de beaux habits,
Est-ce alors du boudin qu'il faut que l'on désire ?
-- Hé bien, j'ai tort, dit-il, j'ai mal placé mon choix,
J'ai commis une faute énorme,
Je ferai mieux une autre fois.
-- Bon, bon, dit-elle, attendez-moi sous l'orme,
Pour faire un tel souhait, il faut être bien boeuf !"
L'époux plus d'une fois, emporté de colère,
Pensa faire tout bas le souhait d'être veuf,
Et peut-être, entre nous, ne pouvait-il mieux faire :
"Les hommes, disait-il, pour souffrir sont bien nés !
Peste soit du boudin et du boudin encore;
Plût à Dieu, maudite pécore,
Qu'il te pendît au bout du nez !"

La prière aussitôt du Ciel fut écoutée,
Et dès que le mari la parole lâcha,
Au nez de l'épouse irritée
L'aune de boudin s'attacha.
Ce prodige imprévu grandement le fâcha.
Fanchon était jolie, elle avait bonne grâce,
Et pour dire sans fard la vérité du fait,
Cet ornement en cette place
Ne faisait pas un bon effet;
Si ce n'est qu'en pendant sur le bas du visage,
Il l'empêchait de parler aisément.
Pour un époux merveilleux avantage,
Et si grand qu'il pensa dans cet heureux moment
Ne souhaiter rien davantage.
"Je pourrais bien, disait-il à part soi,
Après un malheur si funeste,
Avec le souhait qui me reste,
Tout d'un plein saut me faire roi.
Rien n'égale, il est vrai, la grandeur souveraine;
Mais encore faut-il songer
Comment serait faite la reine,
Et dans quelle douleur ce serait la plonger
De l'aller placer sur un trône
Avec un nez plus long qu'une aune.
Il faut l'écouter sur cela,
Et qu'elle-même elle soit la maîtresse
De devenir une grande Princesse
En conservant l'horrible nez qu'elle a,
Ou de demeurer Bûcheronne
Avec un nez comme une autre personne,
Et tel qu'elle l'avait avant ce malheur-là."

La chose bien examinée,
Quoiqu'elle sût d'un sceptre et la force et l'effet,
Et que, quand on est couronnée,
On a toujours le nez bien fait;
Comme au désir de plaire il n'est rien qui ne cède,
Elle aima mieux garder son bavolet
Que d'être reine et d'être laide.

Ainsi le bûcheron ne changea point d'état,
Ne devint point grand potentat,
D'écus ne remplit point sa bourse :
Trop heureux d'employer le souhait qui restait,
Faible bonheur, pauvre ressource,
A remettre sa femme en l'état qu'elle était.

Bien est donc vrai qu'aux hommes misérables,
Aveugles, imprudents, inquiets, variables,
Pas n'appartient de faire des souhaits,
Et que peu d'entre eux sont capables
De bien user des dons que le Ciel leur a faits.

    L ' A m o u r
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Il faut avouer, ma chère sœur, que nous faisons bien parler de nous dans le monde.

    L ' A m i t i é
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Il est vrai, mon frère, qu'il n'est point de compagnie un peu galante, où nous ne soyons le sujet de la conversation, et où l'on n'examine qui nous sommes, notre naissance, notre pouvoir, et toutes nos actions.

    L ' A m o u r
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Cela me déplaît assez, car il n'est pas possible de s'imaginer le mal qu'on dit de moi. Les sérieux me traitent de folâtre et d'emporté, les enjoués de chagrin et de mélancolique; les vieillards de fainéant et de débauché qui corrompt la jeunesse; les jeunes gens de cruel et de tyran qui leur fait souffrir mille martyres, qui les retient en prison, qui les brûle tout vifs et qui ne se repaît que de leurs soupirs et de leurs larmes. Mais ce qui me fâche le plus, c'est que je suis tellement décrié parmi les femmes qu'on n'oserait presque leur parler de moi, ou si on leur en parle, il faut bien se donner de garde de me nommer: mon nom seul leur fait peur et les fait rougir. Pour vous, ma sœur, chacun s'empresse de vous louer; on vous nomme la douceur de la vie, l'union des belles âmes, le doux lien de la société; et enfin, ceux qui se mêlent de pousser les beaux sentiments disent tout d'une voix, et le disent en cent façons, qu'il n'est rien de si beau, ni de si charmant que la belle Amitié.

    L ' A m i t i é
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Vous vous raillez bien agréablement; je me connais, mon frère, et je n'ai garde de prendre pour moi les douceurs qui s'adressent à vous. Quoiqu'il soit bien aisé de me tromper et que je sois fort simple et fort naïve, je ne le suis pas néanmoins assez pour ne pas voir qu'on me joue et qu'on se sert de mon nom pour parler de vous; mais je ne dois pas le trouver étrange, puisque vous-même vous l'empruntez tous les jours pour vous introduire dans mille cœurs, dont vous savez bien que l'on vous refuserait l'entrée si vous disiez le vôtre.

    L ' A m o u r
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J'avoue, ma sœur, que je me sers souvent de cet artifice qui me réussit heureusement; d'autres fois, je m'appelle Respect, et j'en imite si bien la manière d'agir, les civilités et les révérences qu'on me prend aisément pour lui. Je passe même quelquefois pour une simple galanterie, tant je sais bien me déguiser quand je veux. Et à vous dire le vrai, je n'ai point de plus grand plaisir que d'entrer dans un cœur incognito. D'ailleurs je suis si peu jaloux de mon nom que je prends volontiers le premier qu'on me donne: je trouve bon que toutes les femmes m'appellent Estime, Complaisance, Bonté; et même si elles veulent une disposition à ne pas haïr, il ne m'importe, puisqu'enfin mon pouvoir n'en diminue pas, et que sous ces différents noms, je suis toujours le même; ce sont de petites façons qu'elles s'imaginent que leur gloire les oblige de faire.

    L ' A m i t i é
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Peut-être, mon frère, vous donnent-elles tous ces noms faute de vous connaître.

    L ' A m o u r
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Je vous assure, ma soeur, qu'elles savent bien ce qu'elles disent: je n'entre guère dans un cœur qu'il ne s'en aperçoive; la joie qui me précède, l'émotion qui m'accompagne et le petit chagrin qui me suit font assez connaître qui je suis. Mais quoi, elles mourraient plutôt mille fois que de me nommer par mon nom. J'ai beau les faire soupirer pour leurs amants, les faire pleurer pour leur absence ou pour leur infidélité, les rendre pâles et défaites, les faire même tomber malades, elles ne veulent point avouer que je sois maître de leur cœur, cette opiniâtreté est cause que je prends plaisir à les maltraiter davantage, étant d'ailleurs bien assuré qu'elles ne m'accuseront pas des maux que je leur fais souffrir: je sais qu'elles s'en prendront bien plutôt à la migraine, ou à la rate, qui en sont tout à fait innocentes, et que si on les presse de déclarer ce qui leur fait mal, elles ne diront jamais que c'est moi. Il n'en est pas ainsi des hommes: ils crient aussitôt que je les approche, et bien souvent même avant que je les touche, et pour peu que je les maltraite, ils s'en plaignent à toute la terre, et même aux arbres et aux rochers; ils me disent des injures étranges, et font de moi des peintures si épouvantables qu'elles seraient capables de me faire haïr de tout le monde, si tout le monde ne me connaissait.

    L ' A m i t i é
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Si quelques hommes ont fait de vous des peintures capables de vous faire haïr, il faut avouer qu'une infinité d'autres en ont fait de bien propres à vous faire aimer: ils vous ont dépeint en cent façons les plus agréables du monde; et vous savez que tous les amants ne tâchent qu'à vous représenter le plus naïvement qu'ils peuvent, et avec tous vos charmes, pour vous faire agréer de leurs maîtresses. Mais puisque nous en sommes sur les personnes qui se mêlent de vous dépeindre, ne vous êtes-vous point avisé de faire vous-même votre portrait, à présent que chacun fait le sien? Vous devriez vous en donner la peine, quand ce ne serait que pour désabuser mille gens qui ne vous connaissent que sur de faux rapports, et qui se forment de vous une idée monstrueuse et tout à fait extravagante.

    L ' A m o u r
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Un portrait comme vous l'entendez, quand même il serait de ma main, servirait peu à me faire connaître; il n'est pas que vous n'ayez vu celui qui fut fait autrefois en Grèce par un excellent maître, et qui depuis a couru par toute la terre, sous le nom de l'Amour fugitif; vous avez pu voir encore une copie du même portrait de la main du Tasse. Ce sont deux pièces admirables, et telles que plusieurs ont voulu que j'en fusse l'auteur. Cependant, quoique tous mes traits y soient fort bien représentés, il est vrai néanmoins qu'il y manque, comme dans tous les autres portraits qu'on fait de moi, un certain je ne sais quoi de tendre, de doux et de touchant qui me distingue de quelques passions qui me ressemblent, et qui est en effet mon véritable caractère: les cœurs que je touche moi-même le ressentent fort bien,
mais ni les couleurs ni les paroles ne pourront jamais l'exprimer. Il faut pourtant que je vous en montre un en petit qui est assez joli, et qui sans doute ne vous déplaira pas; il m'est tombé par hasard entre les mains et je l'aime pour sa petitesse; le voici.

L'Amour est un enfant aussi vieux que le monde,
Il est le plus petit et le plus grand des dieux,
De ses feux il remplit le ciel, la terre et l'onde,
Et toutefois Iris le loge dans ses yeux.

 L ' A m i t i é
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Ce portrait me plaît extrêmement, et je trouve qu'on peut ajouter comme une chose qui n'est pas moins étonnante que les autres l'adresse avec laquelle il vous renferme dans quatre vers, vous qui remplissez tant de volumes. Cependant, mon frère, vous êtes bien heureux de trouver ainsi des peintres qui fassent votre portrait. Pour moi je ne connais personne qui voulût se donner la peine de travailler au mien; de sorte que pour avoir la satisfaction d'en voir un, il a fallu que je l'aie fait moi-même; vous verrez si j'ai bien réussi et si je ne me suis point flattée, moi qui fais profession de ne flatter personne.

J'ai le visage long, et la mine naïve,
Je suis sans finesse et sans art;
Mon teint est fort uni, sa couleur assez vive
Et je ne mets jamais de fard.
Mon abord est civil, j'ai la bouche riante
Et mes yeux ont mille douceurs,
Mais quoique je sois belle, agréable et charmante,
Je règne sur bien peu de cœurs.
On me cajole assez, et presque tous les hommes
Se vantent de suivre mes lois;
Mais que j'en connais peu dans le siècle où nous sommes,
Dont le cœur réponde à la voix!
Ceux que je fais aimer d'une flamme fidèle
Me font l'objet de tous leurs soins;
Et quoique je vieillisse ils me trouvent fort belle
Et ne m'en estiment pas moins.
On m'accuse souvent d'aimer trop à paraître
Où l'on voit la prospérité,
Cependant il est vrai qu'on ne peut me connaître
Qu'au milieu de l'adversité.
J'ai vu le temps que je n'aurais pas eu le loisir de faire ce portrait, lorsque j'étais de toutes les sociétés et que je me trouvais dans toutes les grandes assemblées; mais à présent que je me vois bannie du commerce de la plupart du monde, j'ai tâché de me divertir quelques moments dans cette innocente occupation.

    L ' A m o u r
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Je trouve, ma sœur, que vous y avez fort bien réussi, si ce n'est à la vérité que vous êtes un peu trop modeste, et que vous ne dites pas la moitié des bonnes qualités qui sont en vous, puisqu'enfin vous ne parlez point de cette générosité désintéressée qui vous est si naturelle et qui vous porte avec tant de chaleur à servir vos amis.

    L ' A m i t i é
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Vous voyez cependant l'état que l'on fait de moi dans le monde: il semble que je ne sois plus bonne à rien, et parce que je n'ai point cette complaisance étudiée et cet art de flatter qu'il faut avoir pour plaire, on trouve que je dis les choses avec une naïveté ridicule et qu'en un mot je ne suis plus de ce temps-ci. Vous savez, mon frère, que je n'ai pas été toujours si méprisée, et vous m'avez vu régner autrefois sur la terre avec un empire aussi grand et aussi absolu que le vôtre. Il n'était rien alors que l'on ne fît pour moi, rien que l'on ne crût m'être dû, et rien que l'on osât me refuser: l'on faisait gloire de me donner toutes choses, et même de mourir pour moi si l'on croyait que je le voulusse; et je puis dire que je me voyais alors maîtresse de beaucoup plus de cœurs que je n'en possède à présent, bien que les hommes de ce temps-là n'eussent la plupart qu'un même cœur à deux, et qu'aujourd'hui il ne s'en trouve presque point qui ne l'ait double. Je ne sais pas pourquoi l'on m'a quittée ainsi, moi qui fais du bien à tout le monde et dont jamais personne n'a reçu de déplaisir, et que cependant chacun continue à vous suivre aveuglément, vous qui traitez si mal ceux qui vivent sous votre empire, et qui les outragez de telle sorte qu'on n'entend en tous lieux que des gens qui soupirent et qui se plaignent de votre tyrannie.

    L ' A m o u r
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Il est vrai que la plupart de mes sujets murmurent incessamment, ils crient même tout haut qu'ils n'en peuvent plus et que je les réduis à la dernière extrémité, et bien souvent ils me menacent de secouer le joug, mais tout leur bruit ne m'émeut guère; je sais qu'ils font toujours le mal plus grand qu'il n'est, et qu'il s'en faut beaucoup qu'ils soient aussi malheureux qu'ils veulent qu'on les croie.

    L ' A m i t i é
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Je suis persuadée qu'ils le sont encore plus qu'ils ne le disent, et je ne connais rien dont les hommes reçoivent plus de mal que de vous. La guerre, la famine et les maladies affligent en de certains temps quelque coin de la terre, et quelques personnes seulement, pendant que le reste du monde jouit de la paix de l'abondance et de la santé; mais il n'y a point dé temps, de lieux ni de personnes qui soient exempts de votre persécution. On aime durant l'hiver comme durant l'été, aux Indes comme en France, et les rois soupirent comme les bergers; les enfants même que leur âge en avait jusqu'ici préservés y sont sujets comme les autres, et par un prodige étonnant vous faites qu'ils aiment avant que de connaitre, et qu'ils perdent la raison avant que de l'avoir. Vous n'ignorez pas les maux que vous causez, puisqu'on ne voit partout que des amants qui se désespèrent, des jaloux qui se servent de poison, et des rivaux qui s'entretuent.

    L ' A m o u r
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J'avoue que je suis bien méchant quand je suis irrité, et il est vrai qu'en de certaines rencontres je deviens si terrible que bien des gens se sont imaginé que je me changeais en fureur. Mais s'il m'arrive quelquefois de faire beaucoup de mal, je puis dire qu'en récompense je fais beaucoup de bien. La Fortune qui se vante partout que c'est à elle seule qu'il appartient de rendre heureux ceux qu'il lui plaît n'y entend rien au prix de moi; quelques biens et quelques honneurs qu'elle donne à un homme, il n'est jamais content de sa condition; et on lui voit toujours envier celle des autres, ce qui n'arrive point aux vrais amants. Pour peu que je leur sois favorable, ils ne croient pas qu'il y ait au monde de félicité comparable à la leur; lors même que je les maltraite, ils se trouvent encore trop heureux de vivre sous mon empire; et je vois tous les jours de simples bergers qui ne changeraient pas leur condition avec celle des rois, s'il leur en coûtait l'amour qu'ils ont pour leurs bergères, toutes cruelles et ingrates qu'elles sont.

    L ' A m i t i é
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Ces bergers dont vous venez de parler font bien voir que vous gâtez l'esprit de tous ceux qui vous reçoivent, mais non pas que vous les rendiez effectivement heureux. Car enfin, quelle extravagance d'être malade, comme ils disent qu'ils le sont, et ne vouloir pas guérir; être en prison et refuser la liberté; en un mot être misérable, et ne vouloir pas cesser de l'être.

    L ' A m o u r
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Leur extravagance serait encore plus grande de vouloir guérir, ou sortir de prison, non seulement parce que leur maladie est plus agréable que la santé et qu'il est moins doux d'être libre que d'être prisonnier de la sorte, mais aussi parce qu'il leur serait fort inutile de le vouloir, si je ne le voulais pas aussi. Je ne suis pas un hôte qu'on chasse de chez soi quand on veut; comme j'entre quelquefois chez les gens contre leur volonté, j'y demeure aussi bien souvent malgré qu'ils en aient et je me soucie aussi peu de la résolution que l'on prend de me faire sortir que de celle que l'on fait de m'empêcher d'entrer.

    L ' A m i t i é
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Votre procédé, mon frère, est bien différent du mien. Je quitte les gens dès le moment que je les incommode, l'on ne m'a qu'autant que l'on veut m'avoir et l'on ne voit point d'amis qui le soient malgré eux. Quand je suis dans un cœur, et qu'il vous prend fantaisie d'y venir pour prendre ma place, vous savez avec quelle douceur je vous la quitte. Je me retire insensiblement et sans bruit, le cœur même où se fait cet échange ne s'en aperçoit pas, et quelquefois il y a longtemps que vous le brûlez qu'il croit que c'est moi qui l'échauffe encore et qui le fais aimer. Vous n'avez garde d'en user de la sorte lorsqu'un pauvre cœur se résout à vous échanger avec moi, parce que la raison le commande et l'y contraint, bien qu'il ait un extrême regret de se voir obligé à une si cruelle séparation, bien qu'il vous conjure en soupirant de le laisser en paix, et que vous n'ignoriez pas qu'il ne me veut avoir que parce que je vous ressemble et que c'est en quelque façon vous retenir que de m'avoir en votre place. Néanmoins avec quelle cruauté ne vous moquez- vous point de ses soupirs! Vous le poussez à bout, et parce qu'il a eu seulement la pensée de se mettre en liberté vous redoublez ses chaînes et l'accablez de nouveaux supplices. Que si vous le laissez en repos quelque temps, en sorte qu'il commence à croire qu'il s'est heureusement délivré de vous, quel plaisir ne prenez-vous point à lui faire sentir qu'il n'est pas où il pense; vous le pressez de toute votre force, et par un soupir redoublé qui lui échappe, ou par quelque pointe de jalousie qui le pique, il ne connaît que trop que vous êtes encore le maître chez lui, mais le maître plus absolu et plus redoutable que jamais.

    L ' A m o u r
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J'en use ainsi, ma sœur, pour montrer que l'on ne peut rien sur moi et que pour entrer dans un cœur ou pour en sortir, je ne dépends de qui que ce soit au monde. Quelques-uns se sont imaginé que j'avais besoin du secours de la sympathie pour m'insinuer dans les cœurs, et que je m'efforcerais en vain de m'en rendre le maître si auparavant elle ne les disposait à me recevoir. C'est une vieille erreur que l'expérience détruit tous les jours; et en effet, bien loin d'être toujours redevable de mon empire à la sympathie, c'est moi qui lui donne entrée et qui l'établis en bien des cœurs où sans moi elle ne se serait jamais rencontrée. Combien voit-on de gens dont l'humeur et l'inclination étaient tout à fait opposées, que je fais s'entr'aimer, et qui dès aussitôt que je les ai touchés changent de sentiment en faveur l'un de l'autre, viennent à aimer et à haïr les mêmes choses, et enfin deviennent tout à fait semblables.

    L ' A m i t i é
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Pour moi j'avoue que je suis redevable à la Sympathie de la facilité que je trouve à m'établir dans les cœurs, et je dirai même qu'il me serait impossible de les lier étroitement si auparavant elle ne prenait la peine de les assortir. Il ne semble pas qu'elle se mêle de quoi que ce soit, on n'entend jamais de bruit ni de dispute où elle est, et assurément il n'est rien de si doux ni de si tranquille que la Sympathie. Cependant, par de secrètes intelligences qu'elle a dans les cœurs, et par de certains ressorts qu'on ne connaît point, elle fait des choses inconcevables et sans se remuer en apparence elle remue toute la terre. Les philosophes ont souhaité de tout temps d'avoir sa connaissance, mais il ne leur a pas été possible d'y parvenir et elle a toujours aimé à vivre cachée aux yeux de tout le monde. Quelques-uns ont pris pour elle la Ressemblance des humeurs, mais ils ont bien reconnu qu'ils s'étaient trompés, et que si elle a de l'air de la Sympathie elle ne l'est pas effectivement. Il n'est personne qui les connaisse mieux que moi toutes deux et qui sache précisément la différence qui est entre elles. Autant que j'aime à me trouver avec la Sympathie, autant ai-je de peine à m'accorder avec la Ressemblance des humeurs.

    L ' A m o u r
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Ce que vous dites là paraît étrange, et l'on a toujours cru que la conformité d'humeurs était une disposition très grande à s'entr'aimer.

    L ' A m i t i é
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Il est pourtant vrai que les personnes de même profession et qui réussissent également ne s'aiment point; cette égalité est toujours accompagnée de l'Envie, mon ennemie jurée, et avec laquelle je ne me rencontre jamais. Ceux même qui ont le plus d'esprit ne peuvent vivre ensemble quand ils croient en avoir autant l'un que l'autre, et principalement lorsque, l'ayant tourné de la même façon, ils sont persuadés qu'ils excellent dans une même chose. On sait que les enjoués, les diseurs de bons mots, ceux qui font profession de divertir agréablement une compagnie ne peuvent souffrir leurs semblables et qu'ils ont bien du dépit quand ils en rencontrent d'autres qui parlent autant qu'eux. Mais surtout la Ressemblance et la Conformité d'humeurs me nuit parmi les femmes. Deux coquettes se haïssent nécessairement; deux précieuses encore plus, quelque mine qu'elles fassent de s'aimer; et même c'est assez pour être assuré que deux femmes ne seront jamais bonnes amies, si elles dansent ou si elles chantent bien toutes deux. Je trouve cent fois mieux mon compte lorsque leurs humeurs, ou leurs perfections, ont moins de rapport; lorsque l'une d'elles se pique de beauté et l'autre d'esprit; l'une d'être fière et sérieuse, et l'autre d'être enjouée et de dire cent jolies choses qui divertissent. La raison de cette bonne intelligence est bien aisée à deviner, c'est que ces sortes de personnes n'ont rien à partager ensemble; les douceurs qu'on dit à l'une ne sont point à l'usage de l'autre et elles s'entendent cajoler sans jalousie, ce qui n'arrive pas lorsqu'elles ont les mêmes avantages. A vous dire le vrai, de quelque humeur que soient les femmes, je ne me rencontre guère avec elles, ou si je m'y rencontre quelquefois, je n'y demeure pas longtemps: ma sincérité leur déplaît et elles sont tellement accoutumées à la flatterie qu'elles rompent aisément avec leurs mielleuses amies, dès la première vérité qu'elles leur disent. Néanmoins ce qui m'empêche d'avoir grand commerce avec elles, ce n'est pas tant parce qu'elles se disent leurs vérités que parce qu'elles ne se les disent pas; car enfin, si une femme s'aperçoit que son amie a quelque défaut dont elle pourrait se corriger, si elle-même le connaissait ne pensez pas qu'elle l'en avertisse; elle aura une maligne joie de voir que ce défaut lui donne avantage sur elle; et même si une coiffure ou un ajustement lui sied mal, elle aura la malice de lui dire qu'il lui sied admirablement. Ceci n'est pas vrai néanmoins pour toutes les femmes: j'en sais qui observent mes lois avec beaucoup d'exactitude et de soumission.

    L ' A m o u r
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Je puis dire aussi que je connais des femmes qui savent parfaitement aimer, et qui pourraient faire à tous les hommes des leçons de fidélité et de constance. Je dirai même que c'est une injustice que l'on a faite de tout temps à ce beau sexe de l'accuser de légèreté et que je ne sais point d'autre raison de la mauvaise réputation qu'il a d'être inconstant que parce que les hommes font les livres et qu'il leur plaît de le dire et de l'écrire ainsi. Il est constant que comme les femmes aiment presque toujours les dernières, elles ne cessent aussi presque jamais d'aimer que lorsqu'on ne les aime plus; et que, comme il faut un long temps et de fortes raisons pour les engager dans l'affection des hommes, elles ne s'en retirent aussi que pour des sujets qui le méritent et qui les y obligent absolument.

    L ' A m i t i é
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Ce n'est pas là l'opinion commune; et si la chose est ainsi que vous le dites, je connais bien des gens dans l'erreur et qu'il serait malaisé de désabuser. Quoi qu'il en soit, je ne vois pas que les femmes doivent tirer beaucoup de gloire de cette constance et de cette fidélité dont vous les louez, puisqu'il en est si peu qui en sachent bien user, et que la plupart ne s'en servent que pour aimer des personnes qu'elles feraient mieux de n'aimer point du tout. En vérité, mon frère, c'est une chose étrange que vous preniez plaisir à mettre la division et le désordre dans les familles, vous qui devriez n'avoir d'autre emploi que d'y conserver l'union et la paix; et que ne pouvant durer longtemps où vous avez obligation de vous trouver, vous n'ayez point de plus grande joie que de vous couler adroitement où il est défendu de vous recevoir. Il semble même que l'hyménée que vous témoignez souhaiter quelquefois si ardemment vous chasse de tous les lieux où il vous rencontre. Car enfin, depuis que je vais au Cours, je ne me souviens point de vous avoir vu en portière entre le mari et la femme, au lieu que l'on vous voit sans cesse entre la femme et le galant, où vous faites cent gentillesses et cent folies, pendant que le mari se promène un peu loin de là, entre le Chagrin et la Jalousie qui le tourmentent cruellement, et qui de temps en temps ouvrent et ferment les rideaux de son carrosse. Sa Jalousie les ouvre incessamment pour lui faire voir ce qui se passe, et le Chagrin les referme aussitôt pour l'empêcher de rien voir qui lui déplaise.

    L ' A m o u r
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Il me semble, ma sœur, que toute sage que vous êtes, vous ne vous acquittez pas mieux que moi de votre devoir, et qu'on ne vous rencontre guère souvent où vous devriez être toujours, je veux dire entre les frères et les sœurs et entre les parents les plus proches qui, faute de vous avoir au milieu d'eux se déchirent les uns les autres et se haïssent mortellement.

    L ' A m i t i é
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J'en ai bien du regret, mais je n'y saurais que faire: ils sont la plupart tellement attachés à l'Intérêt, mon ennemi caché et avec lequel j'ai une horrible antipathie; car vous savez qu'il veut tout avoir à lui, et qu'au contraire je fais profession de n'avoir rien à moi; ils sont, dis-je, tellement attachés à ce lâche Intérêt qu'ils m'abandonnent volontiers plutôt que lui. D'ailleurs, comme ils tirent chacun de leur côté, ils rompent tous mes liens et m'échappent sans cesse.

    L ' A m o u r
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Je vous pardonnerais d'abandonner des parents intéressés et déraisonnables, si c'était pour vous trouver avec des étrangers sages et vertueux; mais il est certain que le plus souvent ce n'est que la débauche et le vice qui vous attirent et qui vous font demeurer où vous êtes, et que deux hommes ne seront bons amis que parce que ce sont deux bons ivrognes, deux francs voleurs, ou deux vrais impies.

    L ' A m i t i é
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Je ne me suis jamais rencontrée avec ces gens-là; j'avoue qu'il y a entre eux une certaine affection brutale et emportée qui me ressemble en quelque chose, et qui affecte fort de m'imiter. Il est encore véritable qu'elle fait en apparence les mêmes actions que moi; je dis ces actions éclatantes qui étonnent toute la terre, mais ce n'est point par le principe de générosité qui m'anime, et l'on peut dire qu'elle les fait de la même manière que la magie fait les miracles. Les sages qui connaissent les choses n'ignorent pas la différence qui est entre elle et moi, et ils ont toujours bien su que je ne me rencontre jamais qu'avec la Vertu, et au milieu des vertueux.

    L ' A m o u r
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S'il en est ainsi, ma sœur, on ne vous trouve pas aisément, et votre demeure est bien difficile à trouver.

    L ' A m i t i é
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Elle l'est assurément plus que la vôtre, puisque je ne me plais qu'avec les sages qui sont fort rares, et que vous au contraire ne vous plaisez qu'avec les fous dont le nombre est presque infini et dont vous aimez tant la compagnie que si les personnes qui vous reçoivent ne le sont pas encore tout à fait, vous ne tardez guère à les achever.

    L ' A m o u r
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Je sais bien, ma sœur, qu'il y a longtemps qu'on me reproche de ne pouvoir vivre avec la Raison, et qu'on m'accuse de la chasser de tous les cœurs dont je me rends le maître; mais je puis dire que fort souvent nous nous accordons bien ensemble et que si quelquefois je me vois obligé à lui faire quelque violence, il y a de sa faute bien plus que de la mienne.

    L ' A m i t i é
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N'est-ce point que la Raison a tort, que vous êtes bien plus raisonnable que la Raison même?

    L ' A m o u r
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Je ne voudrais pas vous l'assurer; mais je sais bien que si elle voulait ne se point mêler de mes affaires, comme je ne me mêle point des siennes, nous vivrions fort bien ensemble. Je n'empêche point qu'elle ne conduise les hommes dans les affaires importantes de leur vie; je veux bien qu'elle les rende grands politiques, bons capitaines et sages magistrats; mais je ne puis souffrir qu'elle s'ingère de contrôler mes divertissements et mes plaisirs, ni moins encore de régler la dépense des fêtes, des bals et de toutes les galanteries des amants. N'a-t-elle pas assez d'autres choses plus sérieuses pour s'occuper, et pourquoi faut-il qu'elle s'amuse à mille bagatelles dont elle n'a que faire? Que voulez-vous que je vous dise, c'est une superbe et une vaine qui veut régner partout, qui critique tout, et qui ne trouve rien de bien fait que ce qu'elle fait elle-même; je la repousse à la vérité d'une terrible force quand je ne suis pas en humeur d'en souffrir, et fort souvent nous nous donnons des combats effroyables. Mais pour vous montrer que j'en use mieux qu'elle en toutes choses; quand elle est la plus forte et qu'elle a avantage sur moi, elle ne me donne point de quartier, elle me chasse honteusement et publie en tous lieux la victoire qu'elle a remportée. Pour moi, quand je demeure le vainqueur, ce qui arrive assez souvent, je me contente de me rendre le maître de la place; et pourvu que le cœur m'obéisse, je lui laisse disposer à sa fantaisie de tous les dehors; je ne me vante point de l'avoir battue, et comme elle est glorieuse, elle ne s'en vante pas aussi, elle fait bonne mine et paraît toujours la maîtresse.

    L ' A m i t i é
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On remarque en effet que tous les amants, quelque fous qu'ils soient, veulent paraître sages, et qu'on n'en voit point qui ne prétendent être fort raisonnables; mais de toutes leurs extravagances, je n'en trouve point de plus plaisante que celle qui leur est commune à tous, je veux dire la forte persuasion qu'ils ont que la personne qu'ils aiment est la plus belle et la plus accomplie de toûtes celles qui sont au monde; je me suis cent fois étonnée de cette extravagance.

    L ' A m o u r
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Est-il bien possible, ma sœur, que vous n'en sachiez pas la cause, et que vous n'ayez pas encore remarqué que les amants ne jugent ainsi favorablement de la beauté qu'ils aiment que parce qu'ils ne la voient jamais qu'à la lueur de mon flambeau qui a la vertu d'embellir tout ce qu'il éclaire: c'est un secret qui est fort naturel, mais cependant que peu de gens ont devine. Les uns se sont imaginé que j'aveuglais tous les amants, les autres que je leur mettais un bandeau devant les yeux pour les empêcher de voir les défauts de la personne aimée; mais les uns et les autres ont mal rencontré; car enfin il n'est point de gens au monde qui voient si clair que les amants: on sait qu'ils remarquent cent petites choses dont les autres personnes ne s'aperçoivent pas, et qu'en un moment ils découvrent dans les yeux l'un de l'autre tout ce qui se passe dans le fond de leur cœur. Je ne comprends pas ce qui a pu donner lieu à de si étranges imaginations, si ce n'est peut-être qu'on ait pris pour un bandeau de certains petits cristaux que je leur mets au-devant des yeux, lorsque je leur fais regarder les personnes qu'ils aiment. Ces cristaux ont la vertu de corriger les défauts des objets, et de les réduire dans leur juste proportion. Si une femme a les yeux trop petits, ou le front trop étroit, je mets au-devant des yeux de son amant un cristal qui grossit les objets, en sorte qu'il lui voit des yeux assez grands et un front raisonnablement large. Si au contraire elle a la bouche un peu trop grande et le menton trop long, je lui en mets un autre qui apetisse, et qui lui représente une petite bouche et un petit menton. Ces cristaux sont assez ordinaires, mais j'en ai de plus curieux, et ce sont des cristaux qui apetissent des bouches et agrandissent des yeux en même temps; j'en ai aussi pour les couleurs, qui font voir blanc ce qui est pâle, clair ce qui est brun, et blond ce qui est roux; ainsi de tout le reste. Mais à qui est-ce que je parle, n'en avez-vous pas aussi bien que moi de toutes les façons?

    L ' A m i t i é
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Il est vrai, mon frère, que j'en ai, mais il s'en faut bien qu'ils fassent un effet aussi prodigieux que les vôtres; ils ne font qu'adoucir les défauts des objets, et les rendre plus supportables, sans empêcher qu'on ne les voie. Cependant, mon frère, il me semble que nous parlons ici bien plaisamment de nos petites affaires et qu'on se moquerait bien de nous si l'on nous entendait dire naïvement, comme nous faisons, les nouvelles de l'école.

    L ' A m o u r
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Je connais à la vérité bien des personnes qui trouveraient notre entretien fort simple et fort commun; mais j'en sais d'autres dont le jugement serait plus favorable et qui le trouveraient assez divertissant.

    L ' A m i t i é
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Je sais du moins qu'il m'a divertie extrêmement et que j'ai bien du regret de ne pouvoir causer davantage avec vous; mais je ne veux pas donner sujet de se plaindre de moi à quelques personnes qui m'aiment plus que leur vie et qui ne me le pardonneraient jamais si j'étais plus longtemps sans leur donner des marques de mon souvenir.

    L ' A m o u r
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Adieu donc, ma sœur; aussi bien ai-je encore plus d'affaires que vous, et qui pressent toutes étrangement. J'ai des amants à punir, j'en ai d'autres à récompenser, et avec tout cela il faut que je me rende auprès d'Iris qui va partir pour aller au bal où je dois lui conquérir le cœur de tout ce qu'il y aura d'honnêtes gens dans l'assemblée et leur faire avouer qu'elle est la plus belle et la plus aimable personne du monde.

CITATIONS DE CHARLES PERRAULT

"Tire la chevillette, la bobinette cherra."
Le Petit Chaperon rouge

"Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?" Et la soeur Anne lui répondait : "Je ne vois rien que le soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie."
Barbe-Bleue

"Il flairait à droite et à gauche, disant qu'il sentait la chair fraîche."
Le Petit Poucet

"Le conte de Peau d'Ane est difficile à croire,

Mais tant que dans le monde on aura des enfants,
Des mères et des mères-grands,
On en gardera la mémoire."
Peau d'Ane

"Pour moi, j'ose poser en fait
Qu'en de certains moments l'esprit le plus parfait
Peut aimer sans rougir jusqu'aux marionnettes."
Peau d'Ane

"Aux jeunes gens pour l'ordinaire
L'industrie et le savoir-faire
Valent mieux que des biens acquis"

LES LIENS

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Institut international Charles Perrault: https://institutperrault.fr

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