CHARLES PERRAULT
"Charles Perrault (1628-1703) est connu pour ses contes alors qu'il est avant tout
le théoricien des modernes"
Frédéric Fabre
- BIOGRAPHIE DE CHARLE PERRAULT
- DIALOGUE DE L'AMOUR ET DE L'AMITIE
- CITATIONS DE CHARLES PERRAULT
12 janvier 1628 : Naissance
à Paris de Charles et de son frère jumeau François qui mourra six mois plus tard.
Son père Pierre Perrault, originaire de Tours est avocat au parlement de Paris. Avec sa mère Paquette Leclerc, il forme une puissante famille de la bourgeoisie d'offices devenues noblesse de robe et imprégnée de jansénisme.
Charles est le cadet d'une famille de deux sœurs et quatre frères qui se sont illustrés sous le règne de Louis XIV: Jean est avocat, Pierre est receveur général avant de devenir premier commis de Colbert, Nicolas est théologien et vibrant défenseur du jansénisme, Claude est médecin et architecte.
1637: Charles commence ses études au collège de Beauvais à Paris et y rencontre Beaurain.
1643: Perrault ne termine pas sa classe de philosophie au collège. Il est entré en conflit avec ses maîtres pour avoir osé lire et défendre "Le Discours de la méthode" de Descartes, ouvrage alors jugé "téméraire et condamnable". Avec son camarade Beaurain, il fuit le collège et apprend, à son rythme et selon ses désirs. Au bout de quatre ans, les deux autodidactes deviennent très cultivés. Perrault confie dans ses Mémoires : "Si je sais quelque chose, je le dois particulièrement aux trois ou quatre années d'étude que je passai ainsi".
1647: Il débute ses
études de droit.
1648 : Il fait une traduction burlesque du livre VI de l'Énéide, en collaboration avec son ami Beaurain.
1649: Il commence à écrire avec deux de ses frères un poème : Les murs de Troie ou l'origine du burlesque.
1651: Après sa licence de droit, il devient avocat à l'âge de 23 ans. Il écrit deux poésies galantes et précieuses: Dialogue de l'amour et de l'amitié et Le miroir ou la métamorphose d'Orante.
1653: Publication du poème Les Murs de Troie ou l'origine du burlesque qui attaque avec verve, l’Antiquité.
1654: Charles renonce au barreau et devient le commis dans l’administration de la Recette Générale des finances alors dirigée par son frère aîné Pierre. Grand travailleur, aimable, spirituel, il est fort apprécié de la Cour. Son caractère et ses écrits pour louer le roi lui assureront une ascension sociale rapide.
1659: Publication du Portrait d'Iris, du Portrait de la voix d'Iris et d'une Ode pour célébrer le traité des Pyrénées, traité qui mit fin à la guerre qui opposait depuis 1635 la France aux Habsbourg d'Espagne.
1660: Publication du Dialogue de l'amour et de l'amitié et d'une Ode pour célébrer le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d'Autriche.
1661: Ode pour célébrer la naissance du Dauphin Louis, unique fils de Louis XIV.
1663: Charles est nommé secrétaire de la Petite Académie fondée par Colbert. Elle deviendra la future Académie des Inscriptions et des Belles Lettres. Perrault est plus particulièrement chargé du mécénat royal et du contrôle des œuvres littéraires. La même année, il devient commis de Colbert. Il écrit un Discours sur l'acquisition de Dunkerque par le Roi.
1665: Il est promu à la fonction de
premier commis des bâtiments du
roi. Il s'occupe, entre autres projets, de celui de l'aménagement du Louvre.
Louis XIV préféra ses propositions à celles du Bernin pour la Colonnade du
Louvre. Son frère Claude en sera l'architecte. Charles fait renoncer à Colbert,
son projet d'interdire au public
l'accès du jardin des Tuileries.
1667: Charles fait construire l'Observatoire du Roi d'après les plans de son frère Claude.
1668: Il publie deux poèmes: La Peinture et Le Parnasse poussé à bout.
1669: Il publie Courses de têtes et de bagues faites par le Roi et par les Princes et Seigneurs.
1671: Nommé à l'Académie française, il en devient le chancelier. Il introduit la tradition du discours de réception à l'Académie, institue les jetons de présence, l'élection des nouveaux membres et prend part à la fondation de l’Académie des Beaux-arts.
1672: Il épouse Marie Guichon, de vingt quatre ans sa benjamine.
1673: Il devient aussi bibliothécaire de l'Académie française. Il y est considéré comme le porte parole de Colbert.
1673-1678: Il a quatre enfants, une fille et trois garçons
1674: Il publie une Critique de l'Opéra
1678: Sa femme meurt des suites de sa dernière couche.
1679: Il publie une
Harangue faite au Roi après la prise de Cambrai.
1680: Il se retire de sa fonction de premier commis du roi des bâtiments, au profit du fils de Colbert.
1681: Il publie un Poème à la Louange de Monsieur Brun.
1682: Il publie Le Banquet des Dieux pour la Naissance de Monsieur le Duc de Bourgogne.
1683: Mort de Colbert, l'ascension sociale de Perrault et ses responsabilités sont stoppées net avec la nomination de Louvois, ancien adversaire de Colbert, comme chancelier de Louis XIV. Il est destitué de ses fonctions et ne perçoit plus de pension. Racine et Boileau arrivent à persuader Louvois de le rayer de la liste des membres de la Petite Académie. Il est remplacé par Félibien. Elle comprenait alors trois autres membres, Charpentier, l’abbé Tallemant et Quinault. Charles Perrault se retrouve en «retraire forcée» et décide de se retirer de la vie publique pour se consacrer à l'éducation de ses enfants et à sa passion, l'écriture.
1685: Publication de "Aux Nouveaux Convertis" composé à l'occasion de la révocation de l'Édit de Nantes.
1686: Publication de Saint Paulin, dédié à Bossuet et d'une Épître chrétienne sur la pénitence.
1687:
Publication de Le siècle de Louis Le Grand.
Avec la lecture du 27
janvier, de son poème à la gloire du roi, Perrault expose devant les académiciens l'idée
contenue dans ces deux vers: «Que l'on peut comparer, sans crainte
d'être injuste, le siècle de Louis, au beau siècle d'Auguste.» Il lance ainsi la
première querelle des anciens et des modernes en pensant que les modernes sont
supérieurs aux anciens.
Les Académiciens le soutiennent, Boileau s’indigne et Racine le tourne en
ridicule.
1688 - 1690 - 1691 -
1697: Perrault rassemble ses arguments
dans "Parallèle des Anciens et des Modernes en
ce qui regarde les arts et la Science" où il défend les thèses selon laquelle
les modernes sont supérieurs ou égaux aux anciens. Il met Quinault bien
au-dessus de Racine et Lebrun bien au-dessus de Raphael ! La polémique ne peut
qu'enfler.
1688: Publication d'une Ode à Monseigneur le Dauphin sur la prise de Philisbourg.
1690: Publication d'un recueil d'Estampes commentées par Perrault : Le Cabinet des Beaux Arts.
1691: Début de la publication des contes en vers avec la marquise de Saluces ou la patience de Grisélidis. Le genre des contes de fées est à la mode dans les salons mondains : les membres de la haute société assistent aux veillées populaires et prennent note des histoires qui s'y racontent. Boccace avait déjà écrit une première version de la Belle au Bois dormant.
Publication d'une Ode Au Roi, sur la prise de Mons.
1692: Publication de La Création du Monde et d'un poème humoristique: La Chasse.
1693: Un deuxième conte Des souhaits ridicules, est publié dans la revue le "mercure galant". Publication de Dialogues d'Hector et d'Andromaque.
1694: Publication de Peau d'âne complété Des souhaits ridicules et de La marquise de Saluces ou la patience de Grisélidis, tous trois précédés d'une préface. Ses contes ne sont pas critiqués par les classiques puisque leur forme est en vers et qu'ils sont signés du nom de son fils Pierre Perrault.
«Si Peau d'Âne m'était conté
J'y prendrais un plaisir extrême.»
Jean de La Fontaine, Fables, le Pouvoir des
fables.
Charles Perrault écrit la préface du dictionnaire de l'Académie française.
Publication de L'Apologie des Femmes en réponse aux sarcastiques "Réflexions critiques sur quelques passages du rhéteur Longin" de Boileau. Il acquiert ainsi à la cause des modernes, toutes les femmes du royaume. Il publie aussi Le Triomphe de sainte Geneviève et L'Idylle à Monsieur de la Quintinie.
1696: Publication de La
belle au bois dormant dans le mercure galant.
1696 - 1700: Publication "Des Hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle, avec leur portrait au naturel" ouvrage composé de cent portraits et éloges pour démontrer que les modernes n'ont vraiment rien à envier aux anciens.
1697: Publication d'un poème: Adam, ou la création de l'homme.
Première édition par Claude Barbin des contes en prose sous le titre "Les Contes de ma mère l'Oye des Histoires ou contes du temps passé". Recueil de huit contes merveilleux issus du folklore national signé du nom de son jeune fils de dix-neuf ans, Pierre Perrault d'Armancour, précédé d'une dédicace à Elisabeth Charlotte d'Orléans, petite nièce de Louis XIV.
Charles venait d'acquérir le domaine d'Armancour pour son troisième fils Pierre qui aspirait à devenir le secrétaire de "Mademoiselle" Elisabeth Charlotte d'Orléans. La dédicace des contes signés du fils, avait pour but de confirmer la sympathie de "Mademoiselle" pour Pierre.
Ces Récits issus de la tradition populaire orale, transmis essentiellement par les femmes, nourris en partie de l'imaginaire médiéval légendaire, chevaleresque et courtois, de textes narratifs de la Renaissance italienne, sont totalement étrangers à la tradition littéraire de l'Antiquité. Leur publication sert le combat que mène Perrault en faveur des Modernes. Par leur style simple et naïf, par leur douceur et le fait qu'ils soient écrits en prose, les contes correspondent à l'image que les Modernes se font de la langue française et s'opposent à l'académisme des Anciens.
Perrault consacre ainsi le genre littéraire des contes de fées: récits appartenant au genre merveilleux et fondés sur un schéma narratif immuable. La prétendue destination des Contes aux enfants par des moralités rajoutées après chaque histoire pour expliquer les valeurs illustrées, est une subversion du genre. Ce procédé répond à une idéologie: la langue des contes est alors considérée comme la langue des nourrices, et donc, métaphoriquement, comme la langue maternelle de la France préférée au grec et au latin. Issus du folklore populaire français, les contes adaptés littérairement par Perrault n'appartiennent aucunement à la littérature enfantine, mais à une littérature orale, mouvante, destinée aux adultes des communautés villageoises, faits pour être lus le soir, à la veillée.
Le passage des contes à
la culture de salon du XVIIe siècle, implique pour Perrault un processus de
transformation paradoxalement aussi profond que peu visible. Le Petit Chaperon
rouge des versions orales dévorait la chair de sa mère-grand et s'abreuvait
de son sang. Cendrillon jetait du sel dans la cendre en faisant croire qu'elle
avait des poux pour qu'elle puisse être tranquille. Les Contes de Perrault sont
le résultat d'une censure assez nette de tous les éléments et des motifs qui,
dans la version originale, peuvent choquer ou simplement ne pas être compris
par un public mondain. Perrault ne se contente pas de retrancher ce que les
contes pouvaient avoir de vulgaire. Il transforme le récit et l'adapte à la
société de son temps, ajoutant des glaces et des parquets au logis de
Cendrillon, restituant l'action du Petit Poucet à l'époque de la grande famine
de 1693.
Parallèlement, il les teinte d'un humour spirituel, agrémente le récit de plaisanteries destinées à ne pas prendre le merveilleux des contes trop au sérieux, déclarant par exemple que l'ogresse de La Belle au bois dormant veut manger la petite Aurore à la sauce Robert, que Le prince et sa belle "ne dormirent pas beaucoup" après leurs retrouvailles, ou encore que les bottes du Chat botté n'étaient pas très commodes pour marcher sur les tuiles des toits.
Il adapte son style pour rappeler l'origine orale des contes et leur vivacité, en multipliant les archaïsmes et les tournures vieillies, utilisant le dialogue, le présent de narration ou le jeu des formulettes comme «Anne ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?» ou «Ma mère-grand, comme vous avez de grands bras».
Intégrant les éléments populaires du conte à une trame romanesque, Perrault transforme le conte populaire, en réalisant un des chefs-d'œuvre de la littérature universelle et sauve de l'oubli huit récits traditionnels, aujourd'hui encore célébrissimes : Riquet à la houppe, La Belle au bois dormant, Le Petit Chaperon rouge, La Barbe-bleue, Cendrillon ou La Petite Pantoufle de vair, le Maître Chat ou le Chat Botté, le Petit Poucet, les Fées.
L'Ogre du petit poucet par Gustave Doré
Perrault reste
pourtant le plus méconnu des classiques: très peu connaît sa version des contes : chez Perrault, le petit chaperon rouge et sa grand-mère
finissent mangées par le loup : la version postérieure où le chasseur les sort du ventre est de Grimm. De même, c'est dans Disney
que le baiser du prince réveille la Belle au Bois Dormant : chez Perrault, elle
se réveille toute seule. De plus, la postérité a préféré ne garder que ce que Perrault
appelait le «conte tout sec», en oubliant les moralités.
1698: Publication d'un Portrait de Bossuet et d'un essai A Monsieur de Callières sur la négociation de la Paix.
1699: Début de la rédaction des Mémoires de ma vie, autobiographie écrite à l'intention de ses enfants. Traduction des Fables de Faërne.
1700: mort de son plus jeune fils, Pierre. Réconciliation entre Perrault et Boileau sur le principe que les modernes devaient la plupart de leurs qualités à l'imitation des anciens mais que le Siècle de Louis le Grand est supérieur à celui d'Auguste, non seulement dans les sciences et les arts mais dans certains cas en lettres. En fait chacun reste sur ses convictions fondamentales, Perrault continue à penser que les modernes sont supérieurs aux anciens et Boileau considère que les modernes ne peuvent être remarquables que quand ils imitent les anciens.
1701: Publication d'une Ode au Roi Philippe V, allant en Espagne.
1702: Publication d'une Ode pour le Roi de Suède.
1703: Publication d'une satyre, Le Faux Bel Esprit et Le Roseau du Nouveau Monde un poème sur la canne à sucre.
Le 16 mai Charles Perrault meurt à Paris à l'âge de 75 ans.
1755: Publication de Mémoires de ma vie qui renferment beaucoup de particularités et d’anecdotes intéressantes sur le ministère de Colbert.
1836: Les contes de Perrault sont publiés avec les dessins de Paul Lacroix et Walckenaer
1862: Les contes de Perrault sont publiés avec les dessins de Gustave Doré.
1868: Publication de deux comédies: L'Oublieux et Les Fontanges.
1901: Publication de L'Enéide Burlesque.
A ELISABETH CHARLOTTE D'ORLÉANS
Mademoiselle,
On ne trouvera pas étrange qu'un Enfant ait pris plaisir à composer les
Contes de ce Recueil, mais on s'étonnera qu'il ait eu la hardiesse de vous les
présenter.
Cependant MADEMOISELLE, quelque disproportion qu'il y ait entre la simplicité de
ces Récits, et les lumières de votre esprit, si on examine bien ces Contes, on
verra que je ne suis pas aussi blâmable que je le parais d'abord. Ils renferment
tous une Morale très sensée et qui se découvre plus ou moins, selon le degré de
pénétration de ceux qui les lisent; d'ailleurs comme rien ne marque tant la
vaste étendue d'un esprit, que
de
pouvoir s élever en même temps aux plus grandes choses, et s'abaisser aux plus
petites on ne sera point surpris que la même Princesse, à qui la Nature et
l'éducation ont rendu familier ce qu'il y a de plus élevé, ne dédaigne par de
prendre plaisir à de semblables bagatelles.
Il est vrai que ces Contes donnent une image de ce qui se passe dans les moindres Familles, où la louable impatience d'instruire les enfants fait imaginer des Histoires dépourvues de raison, pour s'accommoder à ces mêmes enfants qui n'en ont pas encore; mais à qui convient-il mieux de connaître comment vivent les Peuples, qu'aux Personnes que le Ciel destine à les conduire?
Le désir de cette connaissance a poussé des Héros, et même des Héros de votre Race, jusque dans des huttes et des cabanes, pour y voir de près et par eux-mêmes ce qui s'y passait de plus particulier: cette connaissance leur ayant paru nécessaire pour leur parfaite instruction.
Quoi qu'il en soit, MADEMOISELLE,
Pouvais-je mieux choisir pour rendre vraisemblable.
Ce que la Fable a d'incroyable?
Et jamais Fée au temps jadis
Fit-elle à jeune Créature,
Plus de dons, et de dons exquis,
Que
vous en a fait la Nature ?
Je suis avec un très profond respect,
MADEMOISELLE,
De Votre Altesse Royale,
Le très humble
et
très obéissant serviteur,
Pierre Darmancour.
LA BELLE AU BOIS DORMANT
Il était une fois un Roi et une Reine qui étaient si fâchés de n'avoir point d'enfants, si fâchés qu'on ne saurait dire. Ils allèrent à toutes les eaux du monde; vœux, pèlerinages, menues dévotions; tout fut mis en œuvre, et rien n'y faisait.
Enfin pourtant la Reine devint grosse, et accoucha d'une
fille: on fit un beau Baptême; on donna pour Marraines à la petite Princesse
toutes les Fées qu'on pût trouver dans le Pays (il s'en trouva sept), afin que
chacune d'elles lui faisant un don, comme c'était la coutume des Fées en ce
temps-là, la Princesse eût par ce moyen toutes les perfections imaginables.
Après les cérémonies du Baptême toute la compagnie revint au Palais du
Roi, où il y avait un grand festin pour les Fées. On mit devant chacune
d'elles un couvert magnifique, avec un étui d'or massif, où il y avait une
cuiller, une fourchette, et un couteau de fin or, garni de diamants et de
rubis. Mais comme chacun prenait sa place à table, on vit entrer une vieille
Fée qu'on n'avait point priée parce qu'il y avait plus de cinquante ans
qu'elle n'était sortie d'une Tour et qu'on la croyait morte, ou enchantée.
Le
Roi lui fit donner un couvert, mais il n'y eut pas moyen de lui donner un étui
d'or massif, comme aux autres, parce que l'on n'en avait fait faire que sept
pour les sept Fées. La vieille crut qu'on la méprisait, et grommela quelques
menaces entre ses dents. Une des jeunes Fées qui se trouva auprès d'elle
l'entendit, et jugeant qu'elle pourrait donner quelque fâcheux don à la petite
Princesse, alla dès qu'on fut sorti de table, se cacher derrière la
tapisserie, afin de parler la dernière, et de pouvoir réparer autant qu'il lui
serait possible le mal que la vieille aurait fait.
Cependant les Fées commencèrent à faire leurs dons à la Princesse. La
plus jeune lui donna pour don qu'elle serait la plus belle du monde, celle
d'après qu'elle aurait de l'esprit comme un Ange, la troisième qu'elle aurait
une grâce admirable à tout ce qu'elle ferait, la quatrième qu'elle danserait
parfaitement bien, la cinquième qu'elle chanterait comme un Rossignol, et la
sixième qu'elle jouerait de toutes sortes d'instruments dans la dernière
perfection. Le rang de la vieille Fée étant venu, elle dit, en branlant la
tête encore plus de dépit que de vieillesse, que la Princesse se percerait la
main d'un fuseau, et qu'elle en mourrait.
Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n'y eût personne
qui ne pleurât. Dans ce moment la jeune Fée sortit de derrière la tapisserie,
et dit tout haut ces paroles:
«-Rassurez-vous, Roi et Reine, votre fille n'en
mourra pas; il est vrai que je n'ai pas assez de puissance pour défaire
entièrement ce que mon ancienne a fait. La Princesse se percera la main d'un
fuseau; mais au lieu d'en mourir, elle tombera seulement dans un profond
sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d'un Roi viendra la
réveiller.»
Le Roi, pour tâcher d'éviter le malheur annoncé par la vieille, fit
publier aussitôt un Édit, par lequel il défendait à toutes personnes de filer
au fuseau, ni d'avoir des fuseaux chez soi sous peine de la vie. Au bout de
quinze ou seize ans, le Roi et la Reine étant allés à une de leurs Maisons de
plaisance, il arriva que la jeune Princesse courant un jour dans le Château,
et montant de chambre en chambre, alla jusqu'au haut d'un donjon dans un petit
galetas, où une bonne Vieille était seule à filer sa quenouille.
Cette bonne femme n'avait point ouï parler des défenses que le Roi avait
faites de filer au fuseau.
«-Que faites-vous là, ma bonne femme?» dit la Princesse.
«-Je file, ma belle enfant», lui répondit la vieille qui ne la connaissait pas.
«-Ah! que cela est joli», reprit la Princesse, «comment faites-vous? donnez-moi que je voie si j'en ferais bien autant.»
Elle n'eut pas plus tôt pris le fuseau,
que comme elle était fort vive, un peu étourdie, et que d'ailleurs l'Arrêt des
Fées l'ordonnait ainsi, elle s'en perça la main, et tomba évanouie.
La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours: on vient de tous
côtés, on jette de l'eau au visage de la Princesse, on la délace, on lui
frappe dans les mains, on lui frotte les temples avec de l'eau de la Reine de
Hongrie; mais rien ne la faisait revenir.
Alors le Roi, qui était monté au
bruit, se souvint de la prédiction des Fées, et jugeant bien qu'il fallait que
cela arrivât, puisque les Fées l'avaient dit, fit mettre la Princesse dans le
plus bel appartement du Palais, sur un lit en broderie d'or et d'argent. On
eût dit d'un Ange, tant elle était belle; car son évanouissement n'avait pas
ôté les couleurs vives de son teint: ses joues étaient incarnates, et ses
lèvres comme du corail; elle avait seulement les yeux fermés, mais on
l'entendait respirer doucement, ce qui faisait voir qu'elle n'était pas morte.
Le Roi ordonna qu'on la laissât dormir en repos, jusqu'à ce que son heure de
se réveiller fût venue.
La bonne Fée qui lui avait sauvé la vie, en la condamnant à dormir cent
ans, était dans le Royaume de Mataquin, à douze mille lieues de là, lorsque
l'accident arriva à la Princesse; mais elle en fut avertie en un instant par
un petit Nain, qui avait des bottes de sept lieues (c'était des bottes avec
lesquelles on faisait sept lieues d'une seule enjambée). La Fée partit
aussitôt, et on la vit au bout d'une heure arriver dans un chariot tout de
feu, traîné par des dragons. Le Roi lui alla présenter la main à la descente
du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avait fait; mais comme elle était
grandement prévoyante, elle pensa que quand la Princesse viendrait à se
réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux Château.
Voici ce qu'elle fit: elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans
ce Château (hors le Roi et la Reine), Gouvernantes, Filles d'Honneur, Femmes
de Chambre, Gentilshommes, Officiers, Maîtres d'Hôtel, Cuisiniers, Marmitons,
Galopins, Gardes, Suisses, Pages, Valets de pied; elle toucha aussi tous les
chevaux qui étaient dans les Écuries, avec les Palefreniers, les gros mâtins
de basse-cour, et la petite Pouffe, petite chienne de la Princesse, qui était
auprès d'elle sur son lit. Dès qu'elle les eut touchés, ils s'endormirent
tous, pour ne se réveiller qu'en même temps que leur Maîtresse, afin d'être
tout prêts à la servir quand elle en aurait besoin; les broches mêmes qui
étaient au feu toutes pleines de perdrix et de faisans s'endormirent, et le
feu aussi.
Tout cela se fit en un moment; les Fées n'étaient pas longues à leur
besogne. Alors le Roi et la Reine, après avoir baisé leur chère enfant sans
qu'elle s'éveillât, sortirent du Château, et firent publier des défenses à qui
que ce soit d'en approcher. Ces défenses n'étaient pas nécessaires, car il
crût dans un quart d'heure tout autour du parc une si grande quantité de
grands arbres et de petits, de ronces et d'épines entrelacées les unes dans
les autres, que bête ni homme n'y aurait pu passer: en sorte qu'on ne voyait
plus que le haut des Tours du Château, encore n'était-ce que de bien loin. On
ne douta point que la Fée n'eût encore fait là un tour de son métier, afin que
la Princesse, pendant qu'elle dormirait, n'eût rien à craindre des Curieux.
Au bout de cent ans,
le Fils du Roi qui régnait alors, et qui était
d'une autre famille que la Princesse endormie, étant allé à la chasse de ce
côté-là, demanda ce que c'était que des Tours qu'il voyait au-dessus d'un
grand bois fort épais; chacun lui répondit selon qu'il en avait ouï parler.
Les uns disaient que c'était un vieux Château où il revenait des Esprits; les
autres que tous les Sorciers de la contrée y faisaient leur sabbat. La plus
commune opinion était qu'un Ogre y demeurait, et que là il emportait tous les
enfants qu'il pouvait attraper, pour les pouvoir manger à son aise, et sans
qu'on le pût suivre, ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers
du bois. Le Prince ne savait qu'en croire, lorsqu'un vieux Paysan prit la
parole, et lui dit:
«-Mon Prince, il y a plus de cinquante ans que j'ai ouï
dire à mon père qu'il y avait dans ce Château une Princesse, la plus belle du
monde; qu'elle y devait dormir cent ans, et qu'elle serait réveillée par le
fils d'un Roi, à qui elle était réservée.»
Le jeune Prince, à ce discours, se sentit tout de feu; il crut sans
balancer qu'il mettrait fin à une si belle aventure; et poussé par l'amour et
par la gloire, il résolut de voir sur-le-champ ce qui en était. A peine
s'avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces
épines s'écartèrent d'elles-mêmes pour le laisser passer: il marche vers le
Château qu'il voyait au bout d'une grande avenue où il entra, et ce qui le
surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avait pu suivre, parce
que les arbres s'étaient rapprochés dès qu'il avait été passé.
Il ne laissa pas de continuer son chemin: un Prince jeune et amoureux est toujours vaillant. Il entra dans une grande avant-cour où tout ce qu'il vit d'abord était capable de le glacer de crainte: c'était un silence affreux, l'image de la mort s'y présentait partout, et ce n'était que des corps étendus d'hommes et d'animaux, qui paraissaient morts. Il reconnut pourtant bien au nez bourgeonné et à la face vermeille des Suisses qu'ils n'étaient qu'endormis, et leurs tasses, où il y avait encore quelques gouttes de vin, montraient assez qu'ils s'étaient endormis en buvant. Il passe une grande cour pavée de marbre, il monte l'escalier, il entre dans la salle des Gardes qui étaient rangés en haie, la carabine sur l'épaule, et ronflants de leur mieux.
Il traverse plusieurs chambres pleines de Gentilshommes et de Dames, dormant tous, les uns
debout, les autres assis; il entre dans une chambre toute dorée, et il vit sur
un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle
qu'il eût jamais vu: une Princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans,
et dont l'éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin. Il
s'approcha en tremblant et en admirant, et se mit à genoux auprès d'elle.
Alors comme la fin de l'enchantement était venue, la Princesse
s'éveilla; et le regardant avec des yeux plus tendres qu'une première vue ne
semblait le permettre:
«-Est-ce vous, mon Prince?» lui dit-elle, «vous vous êtes bien fait attendre.»
Le Prince, charmé de ces paroles, et plus encore de
la manière dont elles étaient dites, ne savait comment lui témoigner sa joie
et sa reconnaissance; il l'assura qu'il l'aimait plus que lui-même. Ses
discours furent mal rangés, ils en plurent davantage; peu d'éloquence,
beaucoup d'amour. Il était plus embarrassé qu'elle, et l'on ne doit pas s'en
étonner; elle avait eu le temps de songer à ce qu'elle aurait à lui dire, car
il y a apparence (l'Histoire n'en dit pourtant rien) que la bonne Fée, pendant
un si long sommeil, lui avait procuré le plaisir des songes agréables. Enfin
il y avait quatre heures qu'ils se parlaient, et ils ne s'étaient pas encore dit la moitié des choses qu'ils avaient à se dire.
Cependant tout le Palais s'était réveillé avec la Princesse; chacun
songeait à faire sa charge, et comme ils n'étaient pas tous amoureux, ils
mouraient de faim; la Dame d'honneur, pressée comme les autres, s'impatienta,
et dit tout haut à la Princesse que la viande était servie. Le Prince aida la
Princesse à se lever; elle était tout habillée et fort magnifiquement; mais il
se garda bien de lui dire qu'elle était habillée comme ma mère-grand, et
qu'elle avait un collet monté: elle n'en était pas moins belle. Ils passèrent
dans un Salon de miroirs, et y soupèrent, servis par les Officiers de la
Princesse; les Violons et les Hautbois jouèrent de vieilles pièces, mais
excellentes, quoiqu'il y eût près de cent ans qu'on ne les jouât plus; et
après soupé, sans perdre de temps, le grand Aumônier les maria dans la
Chapelle du Château, et la Dame d'honneur leur tira le rideau: ils dormirent
peu, la Princesse n'en avait pas grand besoin, et le Prince la quitta dès le
matin pour retourner à la Ville, où son Père devait être en peine de lui.
Le Prince lui dit qu'en chassant il s'était perdu dans la forêt, et qu'il avait couché dans la hutte d'un Charbonnier, qui lui avait fait manger du pain noir et du fromage. Le Roi son père, qui était bon homme, le crut, mais sa Mère n'en fut pas bien persuadée, et voyant qu'il allait presque tous les jours à la chasse, et qu'il avait toujours une raison pour s'excuser, quand il avait couché deux ou trois nuits dehors, elle ne douta plus qu'il n'eût quelque amourette: car il vécut avec la Princesse plus de deux ans entiers, et en eut deux enfants, dont le premier, qui fut une fille, fut nommée l'Aurore, et le second un fils, qu'on nomma le Jour, parce qu'il paraissait encore plus beau que sa sœur.
La Reine dit plusieurs fois à son fils, pour le faire s'expliquer, qu'il fallait se contenter dans la vie, mais il n'osa jamais se fier à elle son secret; il la craignait quoiqu'il l'aimât, car elle était de race Ogresse, et le Roi ne l'avait épousée qu'à cause de ses grands biens; on disait même tout bas à la Cour qu'elle avait les inclinations des Ogres, et qu'en voyant passer de petits enfants, elle avait toutes les peines du monde à se retenir de se jeter sur eux; ainsi le Prince ne voulut jamais rien dire.
Mais quand le Roi fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, et qu'il se vit
le maître, il déclara publiquement son Mariage, et alla en grande cérémonie
quérir la Reine sa femme dans son Château. On lui fit une entrée magnifique
dans la Ville Capitale, où elle entra au milieu de ses deux enfants.
Quelque temps après, le Roi alla faire la guerre à l'Empereur
Cantalabutte son voisin. Il laissa la Régence du Royaume à la Reine sa mère,
et lui recommanda fort sa femme et ses enfants: il devait être à la guerre
tout l'Été, et dès qu'il fut parti, la Reine-Mère envoya sa Bru et ses enfants
à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir
son horrible envie. Elle y alla quelques jours après, et dit un soir à son
Maître d'Hôtel:
«-Je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore.»
«-Ah! Madame», dit le Maître d'Hôtel.
«-Je le veux», dit la Reine (et elle le dit d'un ton d'Ogresse qui a envie de manger de la chair fraîche), «et je veux la manger à la Sauce-robert.»
Ce pauvre homme, voyant bien qu'il ne fallait pas se jouer à une Ogresse, prit son grand couteau, et monta à la chambre de la petite Aurore: elle avait alors quatre ans, et vint en sautant et en riant se jeter à son col, et lui demander du bonbon. Il se mit à pleurer, le couteau lui tomba des mains, et il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau, et lui fit une si bonne sauce que sa Maîtresse l'assura qu'elle n'avait jamais rien mangé de si bon. Il avait emporté en même temps la petite Aurore, et l'avait donnée à sa femme pour la cacher dans le logement qu'elle avait au fond de la basse-cour.
Huit jours après, la méchante Reine dit à son Maître d'Hôtel:
«-Je veux manger à mon souper le petit Jour.»
Il ne répliqua
pas, résolu de la tromper comme l'autre fois; il alla chercher le petit Jour,
et le trouva avec un petit fleuret à la main, dont il faisait des armes avec
un gros Singe: il n'avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme qui
le cacha avec la petite Aurore, et donna à la place du petit Jour un petit
chevreau fort tendre, que l'Ogresse trouva admirablement bon.
Cela avait fort bien été jusque-là, mais un soir cette méchante Reine
dit au Maître d'Hôtel:
«-Je veux manger la Reine à la même sauce que ses enfants.»
Ce fut alors que le pauvre Maître d'Hôtel désespéra de la pouvoir encore tromper. La jeune Reine avait vingt ans passés, sans compter les cent ans qu'elle avait dormi: sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche; et le moyen de trouver dans la Ménagerie une bête aussi dure que cela? Il prit la résolution, pour sauver sa vie, de couper la gorge à la Reine, et monta dans sa chambre, dans l'intention de n'en pas faire à deux fois; il s'excitait à la fureur, et entra le poignard à la main dans la chambre de la jeune Reine. Il ne voulut pourtant point la surprendre, et il lui dit avec beaucoup de respect l'ordre qu'il avait reçu de la Reine-Mère.
«-Faites votre devoir», lui dit-elle, en lui tendant le col; «exécutez l'ordre qu'on vous a donné; j'irai revoir mes enfants, mes pauvres enfants que j'ai tant aimés»; car elle les croyait morts depuis qu'on les avait enlevés sans rien lui dire.
«-Non, non, Madame», lui répondit le pauvre Maître d'Hôtel tout attendri, vous ne mourrez point, et vous ne laisserez pas d'aller revoir vos chers enfants, mais ce sera chez moi où je les ai cachés, et je tromperai encore la Reine, en lui faisant manger une jeune biche en votre place.»
Il la mena aussitôt à sa chambre, où
la laissant embrasser ses enfants et pleurer avec eux, il alla accommoder une
biche, que la Reine mangea à son soupé, avec le même appétit que si c'eût été
la jeune Reine. Elle était bien contente de sa cruauté, et elle se préparait à
dire au Roi, à son retour, que les loups enragés avaient mangé la Reine sa
femme et ses deux enfants.
Un soir qu'elle rôdait comme d'habitude dans les cours et basses-cours
du Château pour y halener quelque viande fraîche, elle entendit dans une salle
basse le petit Jour qui pleurait, parce que la Reine sa mère le voulait faire
fouetter, à cause qu'il avait été méchant, et elle entendit aussi la petite
Aurore qui demandait pardon pour son frère.
L'Ogresse reconnut la voix de la Reine et de ses enfants, et furieuse d'avoir été trompée, elle commande dès le lendemain au matin, avec une voix épouvantable, qui faisait trembler tout le monde, qu'on apportât au milieu de la cour une grande cuve, qu'elle fit remplir de crapauds, de vipères, de couleuvres et de serpents, pour y faire jeter la Reine et ses enfants, le Maître d'Hôtel, sa femme et sa servante: elle avait donné ordre de les amener les mains liées derrière le dos. Ils étaient là, et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve, lorsque le Roi, qu'on n'attendait pas si tôt, entra dans la cour à cheval; il était venu en poste, et demanda tout étonné ce que voulait dire cet horrible spectacle; personne n'osait l'en instruire, quand l'Ogresse, enragée de voir ce qu'elle voyait, se jeta elle-même la tête la première dans la cuve, et fut dévorée en un instant par les vilaines bêtes qu'elle y avait fait mettre. Le Roi ne laissa pas d'en être fâché: elle était sa mère; mais il s'en consola bientôt avec sa belle femme et ses enfants.
MORALITÉ
Attendre quelque temps pour avoir un Époux,
Riche, bien fait, galant et doux,
La chose est assez naturelle,
Mais l'attendre cent ans, et toujours en dormant,
On ne trouve plus de femelle,
Qui dormit si tranquillement.
AUTRE MORALITÉ
La Fable semble encor vouloir nous faire entendre,
Que souvent de l'Hymen les agréables nœuds,
Pour être différés, n'en sont pas moins heureux,
Et qu'on ne perd rien pour attendre;
Mais le sexe avec tant d'ardeur,
Aspire à la foi conjugale,
Que je n'ai pas la force ni le cœur,
De lui prêcher cette morale.
LE PETIT CHAPERON ROUGE
Il était une fois une petite fille de Village, la plus jolie qu'on eût su
voir; sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne
femme lui fit faire un petit chaperon rouge, qui lui seyait si bien, que partout
on l'appelait le Petit chaperon rouge.
Un jour sa mère, ayant cuit et fait des galettes, lui dit: «Va voir comme
se porte ta mère-grand, car on m'a dit qu'elle était malade, porte-lui une
galette et ce petit pot de beurre.» Le petit chaperon rouge partit aussitôt pour
aller chez sa mère-grand, qui demeurait dans un autre Village. En passant dans
un bois elle rencontra compère le Loup, qui eut bien envie de la manger, mais il
n'osa, à cause de quelques Bûcherons qui étaient dans la Forêt. Il lui demanda
où elle allait; la pauvre enfant, qui ne savait pas qu'il est dangereux de
s'arrêter à écouter un Loup, lui dit:
«—Je vais voir ma Mère-grand, et lui porter une galette avec un petit pot de beurre que ma Mère lui envoie.»
« —Demeure-t-elle bien loin?» lui dit le Loup.
«— Oh! oui», dit le petit chaperon rouge, «c'est par delà le moulin que vous voyez tout là-bas, là-bas, à la première maison du Village.»
«— Hé bien», dit le Loup, «je veux l'aller voir
aussi; je m'y en vais par ce chemin ici, et toi par ce chemin-là, et nous
verrons qui plus tôt y sera.»
Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus
court, et la petite fille s'en alla par le chemin le plus long, s'amusant à
cueillir des noisettes, à courir après des papillons, et à faire des bouquets
des petites fleurs qu'elle rencontrait.
Le Loup ne fut pas longtemps à arriver à la maison de la Mère-grand; il
heurte:Toc, toc.
«—Qui est là?»
«—C'est votre fille le petit chaperon rouge» dit le Loup, en contrefaisant sa voix «qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma Mère vous envoie.»
La bonne Mère-grand, qui était dans son lit à cause qu'elle se trouvait un peu mal, lui cria:
«—Tire la chevillette, la bobinette cherra.»
Le Loup tira la chevillette, et la porte
s'ouvrit. Il se jeta sur la bonne femme, et la dévora en moins de rien; car il y
avait plus de trois jours qu'il n'avait mangé.
Ensuite il ferma la porte,
et s'alla coucher dans le lit de la Mère-grand, en attendant le petit chaperon rouge, qui quelque temps après vint heurter à la
porte. Toc, toc.
«—Qui est là?».
Le petit chaperon rouge, qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d'abord, mais croyant que sa Mère-grand était enrhumée, répondit:
«—C'est votre fille le petit chaperon rouge, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma Mère vous envoie.»
Le Loup lui cria, en adoucissant un peu sa voix:
«—Tire la chevillette, la bobinette cherra.»
Le petit chaperon rouge tira la chevillette, et la porte s'ouvrit. Le
Loup, la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit sous la couverture:
«—Mets
la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher
avec moi.»
Le petit chaperon rouge se déshabille, et va se mettre dans le lit, où
elle fut bien étonnée
de voir comment sa Mère-grand était faite en son déshabillé. Elle lui dit:
«—Ma mère-grand, que vous avez de grands bras!»
«— C'est pour mieux t'embrasser, ma fille.»
«— Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes!»
«— C'est pour mieux courir, mon enfant.»
«— Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles!»
«— C'est pour mieux écouter, mon enfant.»
«— Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux!»
« —C'est pour mieux voir, mon enfant.»
« —Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents!»
« — C'est pour te
manger.»
Et en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le petit chaperon
rouge, et la mangea.
MORALITÉ
On voit ici que de jeunes enfants,
Surtout de jeunes filles
Belles, bien faites, et gentilles,
Font très mal d'écouter toute sorte de gens,
Et que ce n'est pas chose étrange,
S'il en est tant que le loup mange.
Je dis le loup, car tous les loups
Ne sont pas de la même sorte;
Il en est d'une humeur accorte,
Sans bruit, sans fiel et sans courroux,
Qui privés, complaisants et doux,
Suivent les jeunes Demoiselles
Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles;
Mais hélas! qui ne sait que ces Loups doucereux,
De tous les Loups sont les plus dangereux.
BARBE BLEUE
Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la Ville et à la Campagne, de la vaisselle d'or et d'argent, des meubles en broderie, et des carrosses tout dorés; mais par malheur cet homme avait la Barbe bleue: cela le rendait si laid et si terrible, qu'il n'était ni femme ni fille qui ne s'enfuit de devant lui. Une de ses Voisines, Dame de qualité, avait deux filles parfaitement belles. Il lui en demanda une en Mariage, et lui laissa le choix de celle qu'elle voudrait lui donner. Elles n'en voulaient point toutes deux, et se le renvoyaient l'une à l'autre, ne pouvant se résoudre à prendre un homme qui eût la barbe bleue. Ce qui les dégoûtait encore, c'est qu'il avait déjà épousé plusieurs femmes, et qu'on ne savait pas ce que ces femmes étaient devenues. La Barbe Bleue, pour faire connaissance, les mena avec leur Mère, et trois ou quatre de leurs meilleures amies, et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de Campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n'était que promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que collations: on ne dormait point, et on passait toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres; enfin tout alla si bien, que la Cadette commença à trouver que le Maître du logis n'avait plus la barbe si bleue, et que c'était un fort honnête homme. Dès qu'on fut de retour à la Ville, le Mariage se conclut.
Au bout d'un mois la Barbe bleue
dit à sa femme qu'il était obligé de faire un voyage en Province, de six semaines au moins, pour une affaire de
conséquence; qu'il la priait de se bien divertir pendant son absence, qu'elle
fît venir ses bonnes amies, qu'elle les menât à la Campagne si elle voulait, que
partout elle fît bonne chère.
«-Voilà», lui dit-il, «les clefs des deux grands garde-meubles, voilà celles de la vaisselle d'or et d'argent qui ne sert pas tous les jours, voilà celles de mes coffres-forts, où est mon or et mon argent, celles des cassettes où sont mes pierreries, et voilà le passe-partout de tous les appartements. Pour cette petite clef-ci, c'est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l'appartement bas: ouvrez tout, allez partout, mais pour ce petit cabinet, je vous défends d'y entrer, et je vous le défends de telle sorte, que s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère.»
Elle promit d'observer exactement tout ce qui lui venait d'être
ordonné; et lui, après l'avoir embrassée, il monte dans son carrosse, et part
pour son voyage.
Les voisines et les bonnes amies
n'attendirent pas qu'on les envoyât chercher pour aller chez la jeune Mariée,
tant elles avaient d'impatience de voir toutes les richesses de sa Maison,
n'ayant osé y venir pendant que le Mari y était, à cause de sa Barbe bleue qui
leur faisait peur.
Les voilà aussitôt à
parcourir les chambres, les cabinets, les garde-robes, toutes plus belles et
plus riches les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde-meubles,
où elles ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des
lits, des sofas, des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs, où
l'on se voyait depuis les pieds jusqu'à la tête, et dont les bordures, les unes
de glace, les autres d'argent et de vermeil doré, étaient les plus belles et les
plus magnifiques qu'on eût jamais vues. Elles ne cessaient d'exagérer et
d'envier le bonheur de leur amie, qui cependant ne se divertissait point à voir
toutes ces richesses, à cause de l'impatience qu'elle avait d'aller ouvrir le
cabinet de l'appartement bas.
Elle fut si pressée de sa curiosité, que sans considérer qu'il était
malhonnête de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier
dérobé, et avec tant de précipitation, qu'elle pensa se rompre le cou deux ou
trois fois. Étant arrivée à la porte du cabinet, elle s'y arrêta quelque temps,
songeant à la défense que son Mari lui avait faite, et considérant qu'il
pourrait lui arriver malheur d'avoir été désobéissante; mais la tentation était
si forte qu'elle ne put la surmonter: elle prit donc la petite clef, et ouvrit
en tremblant la porte du cabinet.
D'abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées; après
quelques moments elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang
caillé, et que dans ce sang se miraient les corps de plusieurs femmes mortes et
attachées le long des murs (c'était toutes les femmes que Barbe bleue avait
épousées et qu'il avait égorgées l'une après l'autre). Elle pensa mourir de
peur, et la clef du cabinet qu'elle venait de retirer de la serrure lui tomba de
la main. Après avoir un peu repris ses esprits, elle ramassa la clef, referma la
porte, et monta à sa chambre pour se remettre un peu, mais elle n'en pouvait
venir à bout, tant elle était émue.
Ayant
remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle l'essuya deux ou trois fois, mais le sang ne s'en allait
point; elle eut beau la laver, et même la frotter avec du sablon et avec du grais, il y demeura toujours du sang, car la clef était Fée,
et il n'y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait: quand on ôtait le sang d'un côté, il revenait de l'autre.
La Barbe bleue revint de son voyage dès le
soir même, et dit qu'il avait reçu des lettres dans le chemin, qui lui avaient
appris que l'affaire pour laquelle il était parti venait d'être terminée à son
avantage. Sa femme fit tout ce qu'elle put pour lui témoigner qu'elle était
ravie de son prompt retour. Le lendemain il lui redemanda les clefs, et elle les
lui donna, mais d'une main si tremblante, qu'il devina sans peine tout ce qui
s'était passé.
«-D'où vient», lui dit-il, «que la clef du cabinet n'est point avec les autres?»
«-Il faut», dit-elle, «que je l'aie laissée là-haut sur ma table.»
«-Ne manquez pas», dit la Barbe bleue, «de me la donner tantôt.»
Après plusieurs remises, il fallut apporter la clef. La Barbe bleue, l'ayant considérée, dit à sa femme:
«-Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef?»
«-Je n'en sais rien», répondit la pauvre femme, plus pâle que la mort.
«-Vous n'en savez rien», reprit la Barbe bleue, «je le sais bien, moi; vous avez voulu entrer dans le cabinet ! Hé bien, Madame, vous y entrerez, et irez prendre votre place auprès des Dames que vous y avez vues.»
Elle se jeta aux pieds de son mari, en pleurant et en lui demandant pardon, avec toutes les marques d'un vrai repentir de n'avoir pas été obéissante. Elle aurait attendri un rocher, belle et affligée comme elle était; mais la Barbe bleue avait le cœur plus dur qu'un rocher:
«-Il faut mourir, Madame», lui dit-il, «et tout à l'heure.»
«-Puisqu'il faut mourir», répondit-elle, en le regardant, les yeux baignés de larmes, «donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu.»
«-Je vous donne un demi-quart d'heure», reprit la
Barbe bleue, «mais pas un moment davantage.»
Lorsqu'elle fut seule, elle appela sa sœur, et lui dit:
«-Ma sœur Anne (car elle s'appelait ainsi), monte, je te prie, sur le haut de la Tour, pour voir si mes frères ne viennent point; ils m'ont promis qu'ils me viendraient voir aujourd'hui, et si tu les vois, fais-leur signe de se hâter.»
La sœur Anne monta sur le haut de la Tour, et la pauvre affligée lui criait de temps en temps:
«-Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?»
Et la sœur Anne lui répondait:
«-Je ne vois rien que le Soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie.»
Cependant Barbe Bleue, tenant un grand coutelas à la main, criait de
toute sa force à sa femme:
«-Descends vite, ou je monterai là-haut.»
«-Encore un moment s'il vous plaît», lui répondait sa femme; et aussitôt elle criait tout bas: «Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?»
Et la sœur Anne répondait:
«-Je ne vois rien que le Soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie.»
«-Descends donc vite», criait la Barbe bleue, «ou je monterai là-haut.»
«-Je m'en vais», répondait sa femme, et puis elle criait: «Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?»
«-Je vois», répondit la sœur Anne, «une grosse poussière qui vient de ce côté-ci.»
«-Sont-ce mes frères?»
«-Hélas! non, ma sœur, c'est un Troupeau de Moutons.»
«-Ne veux-tu pas descendre?» criait la Barbe bleue.
«-Encore un moment», répondait sa femme; et puis elle criait: «Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?»
«-Je vois», répondit-elle, «deux Cavaliers qui viennent de ce côté-ci, mais ils sont bien loin encore...»
«-Dieu soit loué», s'écria-t-elle un moment après, «ce sont mes frères; je leur fais signe tant que je puis de se hâter.»
La Barbe bleue se mit à crier si fort que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, et alla se jeter à ses pieds toute épleurée et toute échevelée.
«-Cela ne sert de rien», dit la Barbe bleue, «il faut mourir.»
Puis la prenant d'une main par les cheveux, et de l'autre levant le coutelas en l'air, il allait lui abattre la tête. La pauvre femme se tournant vers lui, et le regardant avec des yeux mourants, le pria de lui donner un petit moment pour se recueillir.
«-Non, non», dit-il, «recommande-toi bien à Dieu»; et levant son bras...
Dans ce moment on heurta si fort à la porte, que la Barbe bleue s'arrêta tout court: on ouvrit, et aussitôt on vit entrer deux Cavaliers qui, mettant l'épée à la main, coururent droit à la Barbe bleue. Il reconnut que c'était les frères de sa femme, l'un Dragon et l'autre Mousquetaire, de sorte qu'il s'enfuit aussitôt pour se sauver; mais les deux frères le poursuivirent de si près, qu'ils l'attrapèrent avant qu'il pût gagner le perron. Ils lui passèrent leur épée au travers du corps, et le laissèrent mort.
La pauvre femme était presque aussi morte que son Mari, et n'avait pas la force de se lever pour embrasser ses Frères. Il se trouva que la Barbe bleue n'avait point d'héritiers, et qu'ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa sœur Anne avec un jeune Gentilhomme, dont elle était aimée depuis longtemps; une autre partie à acheter des Charges de Capitaine à ses deux frères; et le reste à se marier elle-même à un fort honnête homme, qui lui fit oublier le mauvais temps qu'elle avait passé avec la Barbe bleue.
MORALITÉ
La curiosité malgré tous ses attraits,
Coûte souvent bien des regrets;
On en voit tous les jours mille exemples paraître.
C'est, n'en déplaise au sexe, un plaisir bien léger;
Dès qu'on le prend il cesse d'être,
Et toujours il coûte trop cher.
AUTRE MORALITÉ
Pour peu qu'on ait l'esprit sensé,
Et que du Monde on sache le grimoire,
On voit bientôt que cette histoire
Est un conte du temps passé;
Il n'est plus d'Époux si terrible,
Ni qui demande l'impossible,
Fût-il malcontent et jaloux.
Près de sa femme on le voit filer doux;
Et de quelque couleur que sa barbe puisse être,
On a peine à juger qui des deux est le maître.
LE MAÎTRE CHAT OU LE CHAT BOTTÉ
Un Meunier ne laissa pour tous biens à trois enfants qu'il avait, que son
Moulin, son Âne et son Chat. Les partages furent bientôt faits, ni le Notaire,
ni le Procureur n'y furent point appelés. Ils auraient eu bientôt mangé tout
le pauvre patrimoine. L'aîné eut le Moulin, le second eut l'Âne, et le plus
jeune n'eut que le Chat. Ce dernier ne pouvait se consoler d'avoir un si
pauvre lot:
«-Mes frères», disait-il, «pourront gagner leur vie honnêtement en
se mettant ensemble; pour moi, lorsque j'aurai mangé mon chat, et que je me
serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim.»
Le Chat qui entendait ce discours, mais qui n'en fit pas semblant, lui
dit d'un air posé et sérieux:
«-Ne vous affligez point, mon maître, vous n'avez
qu'à me donner un Sac, et me faire faire une paire de Bottes pour aller dans
les broussailles, et vous verrez que vous n'êtes pas si mal partagé que vous
croyez.»
Quoique le Maître du chat ne fit pas grand fond là-dessus, il lui avait
vu faire tant de tours de souplesse, pour prendre des Rats et des Souris,
comme quand il se pendait par les pieds, ou qu'il se cachait dans la farine
pour faire le mort, qu'il ne désespéra pas d'en être secouru dans sa misère.
Lorsque le chat eut ce qu'il avait demandé, il se botta bravement et,
mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de
devant, et s'en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il
mit du son et des lasserons dans son sac, et s'étendant comme s'il eût été
mort, il attendit que quelque jeune lapin, peu instruit encore des ruses de ce
monde, vint se fourrer dans son sac pour manger ce qu'il y avait mis. A peine
fut-il couché, qu'il eut contentement; un jeune étourdi de lapin entra dans
son sac, et le maître chat tirant aussitôt les cordons le prit et le tua sans
miséricorde.
Tout glorieux de sa proie, il s'en alla chez le Roi et demanda à lui parler. On
le fit monter à l'Appartement de sa Majesté où, étant entré il fit une grande
révérence au Roi, et lui dit:
«-Voilà, Sire, un Lapin de Garenne que Monsieur le Marquis de Carabas (c'était le nom qu'il lui prit en gré de donner à son Maître), m'a chargé de vous présenter de sa part.»
«-Dis à ton Maître»,
répondit le Roi, «que je le remercie, et qu'il me fait plaisir.»
Une autre fois, il alla se cacher dans un blé, tenant toujours son sac
ouvert; et lorsque deux Perdrix y furent entrées, il tira les cordons, et les
prit toutes deux. Il alla ensuite les présenter au Roi, comme il avait fait
avec le Lapin de garenne. Le Roi reçut encore avec plaisir les deux Perdrix,
et lui fit donner pour boire. Le chat continua ainsi pendant deux ou trois
mois à porter de temps en temps au Roi du Gibier de la chasse de son Maître.
Un jour qu'il sut que le Roi devait aller à la promenade sur le bord de
la rivière avec sa fille, la plus belle Princesse du monde, il dit à son
Maître:
«-Si vous voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite; vous n'avez qu'à vous baigner dans la rivière à l'endroit que je vous montrerai, et ensuite me laisser faire.»
Le Marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseillait, sans savoir à quoi cela serait bon. Dans le temps qu'il se baignait, le Roi vint à passer, et le Chat se mit à crier de toute sa force:
«-Au secours, au secours, voilà Monsieur le Marquis de Carabas qui se noie!»
A ce cri, le Roi mit la tête à la portière, et, reconnaissant le Chat
qui lui avait apporté tant de fois du Gibier, il ordonna à ses Gardes qu'on
allât vite au secours de Monsieur le Marquis de Carabas. Pendant qu'on
retirait le pauvre Marquis de la rivière, le Chat s'approcha du Carrosse, et
dit au Roi que dans le temps que son Maître se baignait, il était venu des
Voleurs qui avaient emporté ses habits, quoiqu'il eût crié au voleur de toute
sa force; le drôle les avait cachés sous une grosse pierre.
Le Roi ordonna aussitôt aux Officiers de sa Garde-robe d'aller chercher
un de ses plus beaux habits pour Monsieur le Marquis de Carabas. Le Roi lui
fit mille caresses, et comme les beaux habits qu'on venait de lui donner
relevaient sa bonne mine (car il était beau, et bien fait de sa personne), la
fille du Roi le trouva fort à son gré, et le Comte de Carabas ne lui eut pas
jeté deux ou trois regards fort respectueux, et un peu tendres, qu'elle en
devint amoureuse à la folie.
Le Roi voulut qu'il montât dans son Carrosse, et qu'il fût de la
promenade. Le Chat ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les
devants, et ayant rencontré des Paysans qui fauchaient un Pré, il leur dit:
«-Bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au Roi que le pré que vous fauchez
appartient à Monsieur le Marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme
chair à pâté.»
Le Roi ne manqua pas à demander aux Faucheux à qui était ce Pré qu'ils
fauchaient.
«-C'est à Monsieur le Marquis de Carabas», dirent-ils tous ensemble, car la menace du Chat leur avait fait peur.
«-Vous avez là un bel héritage», dit le Roi au Marquis de Carabas.
«-Vous voyez, sire», répondit le
marquis, c'est un pré qui ne manque point de rapporter abondamment toutes les
années.»
Le maître Chat, qui allait toujours devant, rencontra des Moissonneurs,
et leur dit:
«-Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ce blé
appartiennent à Monsieur le Marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu
comme chair à pâté.»
Le Roi, qui passa un moment après, voulut savoir à qui appartenaient
tout ce blé qu'il voyait.
«-C'est à Monsieur le Marquis de Carabas»,
répondirent les Moissonneurs, et le Roi s'en réjouit encore avec le Marquis.
Le Chat, qui allait devant le Carrosse, disait toujours la même chose à
tous ceux qu'il rencontrait; et le Roi était étonné des grands biens de
Monsieur le Marquis de Carabas. Le maître Chat arriva enfin dans un beau
Château dont le Maître était un Ogre, le plus riche qu'on ait jamais vu, car
toutes les terres par où le Roi avait passé étaient de la dépendance de ce
Château.
Le Chat, qui eut soin de s'informer qui était cet Ogre, et ce qu'il
savait faire, demanda à lui parler, disant qu'il n'avait pas voulu passer si
près de son Château, sans avoir l'honneur de lui faire la révérence. L'Ogre le
reçut aussi civilement que le peut un Ogre, et le fit reposer.
«-On m'a assuré», dit le Chat, «que vous aviez le don de vous changer en toute sorte d'Animaux, que vous pouviez, par exemple, vous transformer en Lion, en Éléphant ?»
«-Cela est vrai», répondit l'Ogre brusquement,«et pour vous le montrer, vous allez me voir devenir Lion.»
Le Chat fut
si effrayé de voir un Lion devant lui, qu'il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans
péril, à cause de ses bottes qui ne valaient rien pour marcher sur les tuiles.
Quelques temps après le Chat, ayant vu que l'Ogre avait quitté sa première
forme, descendit, et avoua qu'il avait eu bien peur.
«-On m'a assuré encore», dit le Chat, «mais je ne saurais le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits Animaux, par exemple, de vous changer en un Rat, en une souris; je vous avoue que je tiens cela tout à fait impossible.»
«-Impossible?» reprit l'Ogre, «vous allez voir», et en même temps il se changea
en une Souris, qui se mit à courir sur le plancher. Le Chat ne l'eut pas plus
tôt aperçue qu'il se jeta dessus, et la mangea.
Cependant le Roi, qui vit en passant le beau Château de l'Ogre, voulut
entrer dedans. Le Chat, qui entendit le bruit du Carrosse qui passait sur le
pont-levis, courut au-devant, et dit au Roi:
«-Votre Majesté soit la bienvenue dans le Château de Monsieur le Marquis de Carabas.»
«-Comment, Monsieur le
Marquis, s'écria le Roi, ce Château est encore à vous ! il ne se peut rien de
plus beau que cette cour et que tous ces Bâtiments qui l'environnent; voyons
les dedans, s'il vous plaît.»
Le Marquis donna la main à la jeune Princesse, et suivant le Roi qui
montait le premier, ils entrèrent dans une grande Salle où ils trouvèrent une
magnifique collation que l'Ogre avait fait préparer pour ses amis qui le
devaient venir voir ce même jour-là, mais qui n'avaient pas osé entrer,
sachant que le Roi y était. Le Roi charmé des bonnes qualités de Monsieur le
Marquis de Carabas, de même que sa fille qui en était folle, et voyant les
grands biens qu'il possédait, lui dit, après avoir bu cinq ou six coups:
«-Il
ne tiendra qu'à vous, Monsieur le Marquis, que vous ne soyez mon gendre.»
Le Marquis, faisant de grandes révérences, accepta l'honneur que lui
faisait le Roi; et dès le même jour épousa la Princesse. Le Chat devint grand
Seigneur, et ne courut plus après les souris, que pour se divertir.
MORALITÉ
Quelque grand que soit l'avantage
De jouir d'un riche héritage
Venant à nous de père en fils,
Aux jeunes gens pour l'ordinaire,
L'industrie et le savoir-faire
Valent mieux que des biens acquis.
AUTRE MORALITÉ
Si le fils d'un Meunier, avec tant de vitesse,LES FÉES
Il était une fois
une veuve qui avait deux filles; l'aînée lui ressemblait
si fort d'humeur et de visage, que qui la voyait voyait la mère. Elles étaient
toutes deux si désagréables et si orgueilleuses qu'on ne pouvait vivre avec
elles. La cadette, qui était le vrai portrait de son Père pour la douceur et
l'honnêteté, était avec cela une des plus belles filles qu'on eût su voir.
Comme on aime naturellement son semblable, cette mère était folle de sa fille
aînée, et en même temps avait une aversion effroyable pour la cadette. Elle la
faisait manger à la cuisine et travailler sans cesse.
Il fallait, entre autre chose, que cette pauvre enfant allât deux fois
le jour puiser de l'eau à une grande demi lieue du logis, et qu'elle en
rapportât plein une grande cruche. Un jour qu'elle était à cette fontaine, il
vint à elle une pauvre femme qui lui pria de lui donner à boire.
«Oui-dà, ma bonne mère», dit cette belle fille; et rinçant aussitôt sa
cruche, elle puisa de l'eau au plus bel endroit de la fontaine, et la lui
présenta, soutenant toujours la cruche afin qu'elle bût plus aisément.
La bonne femme, ayant bu, lui dit: «Vous êtes si belle, si bonne et si honnête,
que je ne puis m'empêcher de vous faire un don (car c'était une Fée qui avait
pris le forme d'une pauvre femme de village, pour voir jusqu'où irait
l'honnêteté de cette jeune fille). Je vous donne pour don, poursuivit la Fée,
qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou une Fleur,
ou une Pierre précieuse.»
Lorsque cette belle fille arriva au logis, sa mère la gronda de revenir
si tard de la fontaine. «Je vous demande pardon, ma mère», dit cette pauvre
fille, «d'avoir tardé si longtemps»; et, en disant ces mots, il lui sortit de
la bouche deux Roses, deux Perles et deux gros Diamants.
«Que vois-je là!» dit
sa mère toute étonnée; je crois qu'il lui sort de la bouche des Perles et des
Diamants; d'où vient cela, ma fille?» (ce fut là la première fois qu'elle
l'appela sa fille).
La pauvre enfant lui raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé,
non sans jeter une infinité de Diamants.
«Vraiment», dit la mère, «il faut que
j'y envoie ma fille; tenez, Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de votre
sœur quand elle parle; ne seriez-vous pas bien aise d'avoir le même don? Vous
n'avez qu'à aller puiser de l'eau à la fontaine, et quand une pauvre femme
vous demandera à boire, lui en donner bien honnêtement.»
«Je veux que vous y
alliez», reprit la mère, «et tout à l'heure.»
«Est-ce que je suis ici venue», lui dit cette brutale
orgueilleuse, «pour vous donner à boire? Justement j'ai apporté un flacon
d'argent tout exprès pour donner à boire à Madame! J'en suis d'avis: buvez à
même si vous voulez.»
«Vous n'êtes guère honnête», reprit la Fée, sans se
mettre en colère; «hé bien! puisque vous êtes si peu obligeante, je vous donne
pour don qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou un
serpent ou un crapaud.»
«Hé bien, ma mère!» lui répondit la brutale, en jetant deux vipères et deux
crapauds.
Elle y alla, mais toujours en grondant. Elle prit le plus beau Flacon
d'argent qui fût dans le logis. Elle ne fut pas plus tôt arrivée à la fontaine
qu'elle vit sortir du bois une Dame magnifiquement vêtue qui vint lui demander
à boire; c'était la même Fée qui avait apparu à sa sœur, mais qui avait pris
l'air et les habits d'une Princesse, pour voir jusqu'où irait la malhonnêteté
de cette fille.
D'abord que sa mère l'aperçut, elle lui cria: «Hé bien, ma fille!»
«O Ciel, s'écria la mère, que vois-je là? C'est sa sœur qui est en cause, elle me le paiera»; et aussitôt elle courut pour la battre.
La pauvre enfant s'enfuit, et alla se sauver dans la Forêt prochaine. Le fils du Roi qui revenait de la chasse la rencontra et la voyant si belle, lui demanda ce qu'elle faisait là toute seule et ce qu'elle avait à pleurer.
«Hélas, Monsieur, c'est ma mère qui m'a chassée du logis.»
Le fils du Roi, qui vit
sortir de sa bouche cinq ou six Perles, et autant de Diamants, la pria de lui
dire d'où cela lui venait. Elle lui conta toute son aventure. Le fils du Roi
en devint amoureux, et considérant qu'un tel don valait mieux que tout ce
qu'on pouvait donner en mariage à une autre, l'emmena au Palais du Roi son
père, où il l'épousa.
Pour sa sœur, elle se fit tant haïr, que sa propre mère la chassa de
chez elle; et la malheureuse, après avoir bien couru sans trouver personne qui
voulût la recevoir, alla mourir au coin d'un bois.
MORALITÉ
Les Diamants et les Pistoles,
Peuvent beaucoup sur les Esprits;
Cependant les douces paroles
Ont encor plus de force, et sont d'un plus grand prix.
AUTRE MORALITÉ
L'honnêteté coûte des soins,
Et veut un peu de complaisance,
Mais tôt ou tard elle a sa récompense,
Et souvent dans le temps qu'on y pense le moins.
CENDRILLON
Il était une fois un Gentilhomme qui épousa en secondes noces une femme, la plus hautaine et la plus fière qu'on eût jamais vue. Elle avait deux filles de son humeur, et qui lui ressemblaient en toutes choses. Le Mari avait de son côté une jeune fille, mais d'une douceur et d'une bonté sans exemple; elle tenait cela de sa Mère, qui était la meilleure femme du monde.
Les noces ne furent pas plus tôt faites, que la Belle-mère fit éclater
sa mauvaise humeur; elle ne put souffrir les bonnes qualités de cette jeune
enfant, qui rendaient ses filles encore plus haïssables. Elle la chargea des
plus viles occupations de la Maison: c'était elle qui nettoyait la vaisselle
et les montées, qui frottait la chambre de Madame, et celles de Mesdemoiselles
ses filles; elle couchait tout au haut de la maison, dans un grenier, sur une
méchante paillasse, pendant que ses sœurs étaient dans des chambres
parquetées, où elles avaient des lits des plus à la mode, et des miroirs où
elles se voyaient depuis les pieds jusqu'à la tête.
La pauvre fille souffrait tout avec patience, et n'osait s'en plaindre
à son père qui l'aurait grondée, parce que sa femme le gouvernait entièrement.
Lorsqu'elle avait fait son ouvrage, elle s'allait mettre au coin de la
cheminée, et s'asseoir dans les cendres, ce qui faisait qu'on l'appelait
communément dans le logis Cucendron. La cadette, qui n'était pas si malhonnête
que son aînée, l'appelait Cendrillon; cependant Cendrillon, avec ses méchants
habits, ne laissait pas d'être cent fois plus belle que ses sœurs, quoique
vêtues très magnifiquement.
Il arriva que le fils du Roi donna un bal, et qu'il en pria toutes les
personnes de qualité: nos deux Demoiselles en furent aussi priées, car elles
faisaient grande figure dans le Pays. Les voilà bien aises et bien occupées à
choisir les habits et les coiffures qui leur siéraient le mieux; nouvelle
peine pour Cendrillon, car c'était elle qui repassait le linge de ses sœurs et
qui godronnait leurs manchettes.
On ne parlait que de la manière dont on s'habillerait.
«Moi», dit l'aînée, «je mettrai mon habit de velours rouge et ma garniture d'Angleterre.»
«Moi», dit la cadette, «je n'aurai que ma jupe ordinaire; mais en
récompense, je mettrai mon manteau à fleurs d'or, et ma barrière de diamants,
qui n'est pas des plus indifférentes.»
On envoya quérir la bonne coiffeuse, pour dresser les cornettes à deux
rangs, et on fit acheter des mouches de la bonne Faiseuse: elles appelèrent
Cendrillon pour lui demander son avis, car elle avait le bon goût. Cendrillon
les conseilla le mieux du monde, et s'offrit même à les coiffer; ce qu'elles
voulurent bien. En les coiffant, elles lui disaient:
«Cendrillon, serais-tu bien aise d'aller au Bal?»
«Hélas, Mesdemoiselles, vous vous moquez de moi, ce n'est pas là ce qu'il me faut.»
«Tu as raison», on rirait bien si on voyait un Cucendron aller au Bal.»
Une autre que Cendrillon les aurait
coiffées de travers; mais elle était bonne, et elle les coiffa parfaitement
bien. Elles furent près de deux jours sans manger, tant elles étaient emplies
de joie. On rompit plus de douze lacets à force de les serrer pour leur rendre
la taille plus menue, et elles étaient toujours devant leur miroir.
Enfin l'heureux jour arriva, on partit, et Cendrillon les suivit des
yeux le plus longtemps qu'elle put; lorsqu'elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer.
Sa Marraine, qui la vit toute en pleurs,
lui demanda ce qu'elle avait.
«Je voudrais bien... je voudrais bien...»
Elle pleurait si fort qu'elle ne put achever. Sa Marraine, qui était Fée, lui dit:
«Tu voudrais bien aller au Bal, n'est-ce pas?»
«Hélas oui» dit Cendrillon en soupirant.
«Hé bien, seras-tu bonne fille?» dit sa Marraine, «je t'y ferai aller.»
Elle la mena dans sa chambre, et lui dit:
«Va dans le jardin et apporte-moi une citrouille.»
Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu'elle put trouver, et
la porta à sa Marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille pourrait
la faire aller au Bal. Sa Marraine la creusa, et n'ayant laissé que l'écorce,
la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt changée en un beau
carrosse tout doré.
Ensuite elle alla regarder dans sa souricière, où elle trouva six
souris toutes en vie; elle dit à Cendrillon de lever un peu la trappe de la
souricière, et à chaque souris qui sortait, elle lui donnait un coup de sa
baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval; ce qui fit un
bel attelage de six chevaux, d'un beau gris de souris pommelé.
Comme elle était en peine de quoi elle ferait un Cocher:
«Je vais voir», dit Cendrillon, «s'il n'y a point quelque rat dans la ratière, nous en ferons un cocher.»
«Tu as raison», dit sa Marraine, «va voir.»
Cendrillon
lui apporta la ratière, où il y avait trois gros rats. La Fée en prit un
d'entre les trois, à cause de sa maîtresse barbe, et l'ayant touché, il fut
changé en un gros Cocher, qui avait une des plus belles moustaches qu'on ait
jamais vues.
Ensuite elle lui dit:
«Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards derrière l'arrosoir, apporte-les-moi.»
Elle ne les eut pas plus tôt apportés,
que la Marraine les changea en six Laquais, qui montèrent aussitôt derrière le
carrosse avec leurs habits chamarrés, et qui s'y tenaient attachés, comme
s'ils n'eussent fait autre chose toute leur vie.
La Fée dit alors à Cendrillon:
«Hé bien, voilà de quoi aller au bal, n'es-tu pas bien aise?»
«Oui, mais est-ce que j'irai comme cela avec mes vilains habits?»
Sa Marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en
même temps ses habits furent changés en des habits de drap d'or et d'argent
tout chamarrés de pierreries; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles
de verre, les plus jolies du monde.
Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse; mais sa Marraine
lui recommanda instamment de ne pas dépasser minuit, l'avertissant que si elle
demeurait au Bal un moment davantage, son carrosse redeviendrait citrouille,
ses chevaux des souris, ses laquais des lézards, et que ses vieux habits
reprendraient leur première forme. Elle promit à sa Marraine qu'elle ne
manquerait pas de sortir du Bal avant minuit.
Elle part, ne se sentant pas de joie. Le Fils du Roi, qu'on alla
avertir qu'il venait d'arriver une grande Princesse qu'on ne connaissait
point, courut la recevoir; il lui donna la main à la descente du carrosse, et
la mena dans la salle où était la compagnie.
Il se fit alors un grand silence; on cessa de danser, et les violons ne
jouèrent plus, tant on était attentif à contempler les grandes beautés de
cette inconnue. On n'entendait qu'un bruit confus: «Ah, qu'elle est belle!»
Le
Roi même, tout vieux qu'il était, ne lassait pas de la regarder, et de dire
tout bas à la Reine qu'il y avait longtemps qu'il n'avait vu une si belle et
si aimable dame.
Toutes les dames étaient attentives à considérer sa coiffure et ses
habits, pour en avoir dès le lendemain de semblables, pourvu qu'il se trouvât
des étoffes assez belles, et des ouvriers assez habiles.
Le Fils du Roi la mit
à la place le plus honorable, et ensuite la prit pour la mener danser. Elle
dansa avec tant de grâce, qu'on l'admira encore davantage. On apporta une fort
belle collation, dont le jeune Prince ne mangea point, tant il était occupé à
la considérer.
Elle alla s'asseoir auprès de ses sœurs, et leur fit mille honnêtetés:
elle leur fit part des oranges et des citrons que le Prince lui avait donnés,
ce qui les étonna fort, car elles ne la connaissaient point. Lorsqu'elles
causaient ainsi, Cendrillon entendit sonner onze heures trois quarts: elle fit
aussitôt une grande révérence à la compagnie, et s'en alla le plus vite
qu'elle put.
Dès qu'elle fut arrivée, elle alla trouver sa Marraine, et après
l'avoir remerciée, elle lui dit qu'elle souhaiterait bien aller encore le
lendemain au Bal, parce que le Fils du Roi l'en avait priée. Comme elle était
occupée à raconter à sa Marraine tout ce qui s'était passé au Bal, les deux
sœurs heurtèrent à la porte; Cendrillon alla leur ouvrir.
Que vous êtes longtemps à revenir!» leur dit-elle en bâillant, en se
frottant les yeux, et en s'étendant comme si elle n'eût fait que de se
réveiller; elle n'avait cependant pas eu envie de dormir depuis qu'elles
s'étaient quittées.
«Si tu étais venue au Bal», lui dit une de ses sœurs, «tu
ne t'y serais pas ennuyée: il y est venu la plus belle Princesse, la plus
belle qu'on puisse jamais voir; elle nous a fait mille civilités, elle nous a
donné des oranges et des citrons.»
Cendrillon ne se sentait pas de joie: elle leur demanda le nom de cette
Princesse; mais elles lui répondirent qu'on ne la connaissait pas, que le Fils
du Roi en était fort en peine, et qu'il donnerait toutes choses au monde pour
savoir qui elle était. Cendrillon sourit et leur dit:
«Elle était donc bien belle? Mon Dieu, que vous êtes heureuses, ne pourrais-je point la voir? Hélas! Mademoiselle Javotte, prêtez-moi votre habit jaune que vous mettez tous les jours.»
«Vraiment», dit Mademoiselle Javotte, «je suis de cet avis! Prêtez
votre habit à un vilain Cucendron comme cela: il faudrait que je fusse bien
folle.»
Cendrillon s'attendait bien à ce refus, et elle en fut bien aise, car
elle aurait été grandement embarrassée si sa sœur eût bien voulu lui prêter
son habit.
Le lendemain les deux sœurs furent au Bal, et Cendrillon aussi, mais
encore plus parée que la première fois. Le Fils du Roi fut toujours auprès
d'elle, et ne cessa de lui conter des douceurs; la jeune Demoiselle ne
s'ennuyait point, et oublia ce que sa Marraine lui avait recommandé; de sorte
qu'elle entendit sonner le premier coup de minuit, lorsqu'elle ne croyait pas
qu'il fût encore onze heures: elle se leva et s'enfuit aussi légèrement
qu'aurait fait une biche. Le Prince la suivit, mais il ne put l'attraper; elle
laissa tomber une de ses pantoufles de verre, que le Prince ramassa bien
soigneusement.
Cendrillon arriva chez elle bien essoufflée, sans carrosse, sans
laquais, et avec ses méchants habits, rien ne lui étant resté de toute sa
magnificence qu'une de ses petites pantoufles, la pareille de celle qu'elle
avait laissée tomber.
On demanda aux Gardes de la porte du Palais s'ils n'avaient point vu
sortir une Princesse; ils dirent qu'ils n'avaient vu sortir personne, qu'une
jeune fille fort mal vêtue, et qui avait plus l'air d'une Paysanne que d'une
Demoiselle.
Quand ses deux sœurs revinrent du Bal, Cendrillon leur demanda si elles
s'étaient encore bien diverties, et si belle Dame y avait été; elles lui
dirent que oui, mais qu'elle s'était enfuie lorsque minuit avait sonné, et si
promptement qu'elle avait laissé tomber une de ses petites pantoufles de
verre, la plus jolie du monde; que le fils du Roi l'avait ramassée, et qu'il
n'avait fait que la regarder pendant tout le reste du Bal, et qu'assurément il
était fort amoureux de la belle personne à qui appartenait la petite
pantoufle.
Elles dirent vrai, car peu de jours après, le fils du Roi fit publier à
son de trompe qu'il épouserait celle dont le pied serait bien juste à la
pantoufle. On commença à l'essayer aux Princesses, ensuite aux Duchesses, et à
toute la Cour, mais inutilement. On l'apporta chez les deux sœurs, qui firent
tout leur possible pour faire entrer leur pied dans la pantoufle, mais elles
ne purent en venir à bout.
Cendrillon qui les regardait, et qui reconnut sa pantoufle, dit en
riant:
«Que je voie si elle ne me serait pas bonne!» Ses sœurs se mirent à
rire et à se moquer d'elle.
Le Gentilhomme qui faisait l'essai de la pantoufle, ayant regardé
attentivement Cendrillon, et la trouvant fort belle, dit que cela était juste,
et qu'il avait ordre de l'essayer à toutes les filles. Il fit asseoir
Cendrillon, et approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu'elle y
entrait sans peine, et qu'elle y était juste comme de cire. L'étonnement des
deux sœurs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira de sa poche
l'autre petite pantoufle qu'elle mit à son pied.
Là-dessus arriva la Marraine qui ayant donné un coup de sa baguette sur
les habits de Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques que tous les
autres.
Alors ses deux sœurs la reconnurent pour la belle personne qu'elles
avaient vue au Bal. Elles se jetèrent à ses pieds pour lui demander pardon de
tous les mauvais traitements qu'elles lui avaient fait souffrir. Cendrillon
les releva, et leur dit, en les embrassant, qu'elle leur pardonnait de bon
cœur, et qu'elle les priait de l'aimer bien toujours.
On la mena chez le jeune Prince, parée comme elle était: il la trouva
encore plus belle que jamais, et peu de jours après, il l'épousa. Cendrillon,
qui était aussi bonne que belle, fit loger ses deux sœurs au palais, et les
maria dès le jour même à deux grands Seigneurs de la Cour.
MORALITÉ
La beauté pour le sexe est un rare trésor,
De l'admirer jamais on ne se lasse;
Mais ce qu'on nomme bonne grâce
Est sans prix, et vaut mieux encor.
C'est ce qu'à Cendrillon fit avoir sa Marraine,
En la dressant, en l'instruisant,
Tant et si bien qu'elle en fit une Reine:
(Car ainsi sur ce Conte on va moralisant.)
Belles, ce don vaut mieux que d'être bien coiffées,
Pour engager un cœur, pour en venir à bout,
La bonne grâce est le vrai don des Fées;
Sans elle on ne peut rien, avec elle, on peut tout.
AUTRE MORALITÉ
C'est sans doute un grand avantage,
D'avoir de l'esprit, du courage,
De la naissance, du bon sens,
Et d'autres semblables talents,
Qu'on reçoit du Ciel en partage;
Mais vous aurez beau les avoir,
Pour votre avancement ce seront choses vaines,
Si vous n'avez, pour les faire valoir,
Ou des parrains ou des marraines.
RIQUET A LA HOUPPE
Il était une fois une Reine qui accoucha d'un fils, si laid et si mal fait,
qu'on douta longtemps s'il avait forme humaine. Une Fée qui se trouva à sa
naissance assura qu'il ne laisserait pas d'être aimable, parce qu'il aurait
beaucoup d'esprit; elle ajouta même qu'il pourrait, en vertu du don qu'elle
venait de lui faire, donner autant d'esprit qu'il en aurait à la personne qu'il
aimerait le mieux. Tout cela consola un peu la pauvre Reine, qui était bien
affligée d'avoir mis au monde un si vilain marmot.
Il est vrai que cet enfant ne
commença pas plus tôt à parler qu'il dit mille jolies choses, et qu'il avait dans toutes ses actions je ne sais quoi de
si spirituel, qu'on en était charmé. J'oubliais de dire qu'il vint au monde avec
une petite houppe de cheveux sur la tête, ce qui fit qu'on le nomma Riquet à la
houppe, car Riquet était le nom de la famille.
Au bout de sept ou huit ans la Reine d'un royaume voisin accoucha de deux
filles. La première qui vint au monde était plus belle que le jour: la Reine en
fut si aise, qu'on appréhenda que la trop grande joie qu'elle en avait ne lui
fît mal.
La même Fée qui avait assisté à la naissance du petit Riquet à la houppe
était présente, et pour modérer la joie de la Reine, elle lui déclara que cette
petite Princesse n'aurait point d'esprit, et qu'elle serait aussi stupide
qu'elle était belle.
Cela mortifia beaucoup la Reine; mais elle eut quelques moments après un
bien plus grand chagrin, car la seconde fille dont elle accoucha se trouva
extrêmement laide.
«Ne vous affligez point tant, Madame», lui dit la Fée; «votre fille sera récompensée d'ailleurs, et elle aura tant d'esprit, qu'on ne s'apercevra presque pas qu'il lui manque de la beauté.»
«Dieu le veuille», répondit la Reine, «mais n'y aurait-il point moyen de faire avoir un peu d'esprit à l'aînée qui est si belle ?»
«Je ne puis rien pour elle, Madame, du
côté de l'esprit», lui dit la Fée, «mais je puis tout du côté de la beauté; et
comme il n'y a rien que je ne veuille faire pour votre satisfaction, je vais lui
donner pour don de pouvoir rendre beau qui lui plaira.»
A mesure que ces deux Princesses devinrent grandes, leurs perfections
crûrent aussi avec elles, et on ne parlait partout que de la beauté de l'aînée,
et de l'esprit de la cadette. Il est vrai aussi que leurs défauts augmentèrent
beaucoup avec l'âge. La cadette enlaidissait à vue d'œil, et l'aînée devenait
plus stupide de jour en jour. Ou elle ne répondait rien à ce qu'on lui
demandait, ou elle disait une sottise. Elle était avec cela si maladroite
qu'elle n'eût pu ranger quatre Porcelaines sur le bord d'une cheminée sans en
casser une, ni boire un verre d'eau sans en répandre la moitié sur ses habits.
Quoique la beauté soit un grand avantage chez une jeune femme, cependant la
cadette l'emportait presque toujours sur son aînée dans toutes les Compagnies.
D'abord on allait du côté de la plus belle pour la voir et pour
l'admirer, mais bientôt après, on allait à celle qui avait le plus d'esprit,
pour lui entendre dire mille choses agréables, et on était étonné qu'en moins
d'un quart d'heure l'aînée n'avait plus personne auprès d'elle, et que tout le
monde s'était rangé autour de la cadette. L'aînée, quoique fort stupide, le
remarqua bien, et elle eût donné sans regret toute sa beauté pour avoir la
moitié de l'esprit de sa sœur. La Reine, toute sage qu'elle était, ne put
s'empêcher de lui reprocher plusieurs fois sa bêtise, ce qui pensa faire mourir
de douleur cette pauvre Princesse.
Un jour qu'elle s'était retirée dans un bois pour y plaindre son malheur,
elle vit venir à elle un petit homme fort laid et fort désagréable, mais vêtu
très magnifiquement. C'était le jeune Prince Riquet à la houppe, qui étant
devenu amoureux d'elle d'après ses Portraits qui couraient par tout le monde,
avait quitté le Royaume de son père pour avoir le plaisir de la voir et de lui
parler.
Ravi de la rencontrer ainsi toute seule, il l'aborde avec tout le respect
et toute la politesse imaginables. Ayant remarqué, après lui avoir fait les
compliments ordinaires, qu'elle était fort mélancolique, il lui dit:
«Je ne
comprends point, Madame, comment quelqu'un aussi belle que vous l'êtes peut être
aussi triste que vous le paraissez; car, quoique je puisse me vanter d'avoir vu
une infinité de belles personnes, je puis dire que je n'en ai jamais vu dont la
beauté approche de la vôtre.»
«Cela vous plaît à dire, Monsieur», lui répondit la Princesse, et en demeure là.
«La beauté», reprit Riquet à la houppe, «est un si grand avantage qu'il doit tenir lieu de tout le reste; et quand on le possède, je ne vois pas qu'il y ait rien qui puisse nous affliger beaucoup.»
«J'aimerais mieux», dit la Princesse, «être aussi laide que vous et avoir de l'esprit, que d'avoir de la beauté comme j'en ai, et être bête autant que je le suis.»
«Il n'y a rien, Madame, qui marque davantage qu'on a de l'esprit, que de croire n'en pas avoir, et il est de la nature de ce bien-là, que plus on en a, plus on croit en manquer.»
«Je ne sais pas cela», dit la Princesse, «mais je sais bien que je suis fort bête, et c'est de là que vient le chagrin qui me tue.»
«Si ce n'est que cela, Madame, qui vous afflige, je puis aisément mettre fin à votre douleur.»
«Et comment ferez-vous?" dit la Princesse.
«J'ai le
pouvoir, Madame», dit Riquet à la houppe, «de donner de l'esprit autant qu'on en
saurait avoir à la personne que je dois aimer le plus, et comme vous êtes,
Madame, cette personne, il ne tiendra qu'à vous que vous n'ayez autant d'esprit
qu'on en peut avoir, pourvu que vous vouliez bien m'épouser.»
La Princesse demeura toute interdite, et ne répondit rien.
«Je vois»,
reprit Riquet à la houppe, «que cette proposition vous fait de la peine, et je
ne m'en étonne pas; mais je vous donne un an tout entier pour vous y résoudre.»
La Princesse avait si peu d'esprit, et en même temps une si grande envie
d'en avoir, qu'elle s'imagina que la fin de cette année ne viendrait jamais; de
sorte qu'elle accepta la proposition qui lui était faite. Elle n'eut pas plus
tôt promis à Riquet à la houppe qu'elle l'épouserait dans un an à pareil jour,
qu'elle se sentit tout autre qu'elle n'était auparavant; elle se trouva une
facilité incroyable à dire tout ce qui lui plaisait, et à le dire d'une manière
fine, aisée et naturelle. Elle commença dès ce moment une conversation galante
et soutenue avec Riquet à la houppe, où elle brilla d'une telle force que Riquet
à la houppe crut lui avoir donné plus d'esprit qu'il ne s'en était réservé pour
lui-même.
Quand elle fut retournée au Palais, toute la Cour ne savait que penser
d'un changement si subit et si extraordinaire, car autant qu'on lui avait ouï
dire d'impertinences auparavant, autant lui entendait-on dire des choses bien
sensées et infiniment spirituelles. Toute la Cour en eut une joie qui ne se peut
imaginer; il n'y eut que sa cadette qui n'en fut pas bien aise, parce que
n'ayant plus sur son aînée l'avantage de l'esprit, elle ne paraissait plus
auprès d'elle qu'une Guenon fort désagréable. Le Roi se conduisait selon ses
avis, et allait même quelquefois tenir le Conseil dans son Appartement.
Le bruit de ce changement s'étant répandu, tous les jeunes Princes des
Royaumes voisins firent grands efforts pour s'en faire aimer, et presque tous la
demandèrent en Mariage; mais elle n'en trouvait point qui eût assez d'esprit, et
elle les écoutait tous sans s'engager avec l'un d'eux.
Cependant il en vint un si puissant, si riche, si spirituel et si bien
fait, qu'elle ne put s'empêcher d'avoir de la bonne volonté pour lui. Son père
s'en étant aperçu lui dit qu'il la faisait la maîtresse sur le choix d'un Époux,
et qu'elle n'avait qu'à se déclarer. Comme plus on a d'esprit et plus on a de
peine à prendre une ferme résolution sur cette affaire, elle demanda, après
avoir remercié son père, qu'il lui donnât du temps pour y penser.
Elle alla par hasard se promener dans le
même bois où elle avait trouvé Riquet à la houppe, pour rêver plus commodément à
ce qu'elle avait à faire. Dans le temps qu'elle se promenait, rêvant
profondément, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds, comme de plusieurs
personnes qui vont et viennent et qui agissent.
Ayant prêté l'oreille plus attentivement, elle ouït que l'un disait: «Apporte-moi cette marmite»; l'autre: «Donne-moi cette chaudière»; l'autre: «Mets du bois dans ce feu.»
La terre s'ouvrit dans le même temps, et elle vit
sous ses pieds comme une grande Cuisine pleine de Cuisiniers, de Marmitons et de
toutes sortes d'Officiers nécessaires pour faire un festin magnifique. Il en
sortit une bande de vingt ou trente Rôtisseurs, qui allèrent se camper dans une
allée du bois autour d'une table fort longue, et qui tous, la lardoire à la
main, et la queue de Renard sur l'oreille, se mirent à travailler en cadence au
son d'une Chanson harmonieuse.
La Princesse, étonnée de ce spectacle, leur demanda pour qui ils
travaillaient.
«C'est, Madame», lui répondit le plus apparent de la bande, «pour le Prince Riquet à la houppe, dont les noces se feront demain.»
La Princesse
encore plus surprise qu'elle ne l'avait été, et se ressouvenant tout à coup
qu'il y avait un an qu'à pareil jour elle avait promis d'épouser le Prince
Riquet à la houppe, elle pensa tomber de son haut. Ce qui faisait qu'elle ne
s'en souvenait pas, c'est que, quand elle fit cette promesse, elle était une
bête, et qu'en prenant le nouvel esprit que le Prince lui avait donné, elle
avait oublié toutes ses sottises.
Elle n'eut pas fait trente pas en continuant sa promenade, que Riquet à
la houppe se présenta à elle, brave, magnifique, et comme un Prince qui va se
marier.
«Vous me voyez», dit-il, «Madame, exact à tenir ma parole, et je ne doute
point que vous ne veniez ici pour exécuter la vôtre, et me rendre, en me donnant
la main, le plus heureux de tous les hommes.»
«Je vous avouerai franchement»,
répondit la Princesse, «que je n'ai pas encore pris ma décision là-dessus, et
que je ne crois pas pouvoir jamais la prendre telle que vous la souhaitez.»
«Vous m'étonnez, Madame», lui dit Riquet à la houppe.
«Je le crois», dit la Princesse, «et assurément si j'avais affaire à un brutal, à un homme sans esprit, je me trouverais bien embarrassée. Une Princesse n'a que sa parole, me dirait-il, et il faut que vous m'épousiez, puisque vous me l'avez promis; mais comme celui à qui je parle est l'homme du monde qui a le plus d'esprit, je suis sûre qu'il entendra raison. Vous savez que, quand je n'étais qu'une bête, je ne pouvais néanmoins me résoudre à vous épouser; comment voulez-vous qu'ayant l'esprit que vous m'avez donné, qui me rend encore plus difficile en gens que je n'étais, je prenne aujourd'hui une décision que je n'ai pu prendre dans ce temps-là? Si vous pensiez tout de bon à m'épouser, vous avez eu grand tort de m'ôter ma bêtise, et de me faire voir plus clair que je ne voyais.»
«Si un homme sans esprit», répondit Riquet à la houppe, «serait bien reçu, comme vous venez de le dire, à vous reprocher votre manque de parole, pourquoi voulez-vous, Madame, que je n'en use pas de même, dans une chose où il y va de tout le bonheur de ma vie? Est-il raisonnable que les personnes qui ont de l'esprit soient d'une pire condition que ceux qui n'en ont pas? Le pouvez-vous prétendre, vous qui en avez tant, et qui avez tant souhaité d'en avoir? Mais venons au fait, s'il vous plaît. À la réserve de ma laideur, y a-t-il quelque chose en moi qui vous déplaise? Êtes-vous mal contente de ma naissance, de mon esprit, de mon humeur, et de mes manières?»
«Nullement», répondit la Princesse, «j'aime en vous tout ce que vous venez de me dire.»
«Si cela est ainsi», reprit Riquet à la houppe, «je vais être heureux, puisque vous pouvez me rendre le plus aimable de tous les hommes.»
«Comment cela se peut-il faire?» lui dit la Princesse.
«Cela se fera», répondit Riquet à la houppe, «si vous m'aimez assez pour souhaiter que cela soit; et afin, Madame, que vous n'en doutiez pas, sachez que la même Fée qui au jour de ma naissance me fit le don de pouvoir rendre spirituelle la personne qu'il me plairait, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau celui que vous aimerez, et à qui vous voudrez bien faire cette faveur.»
«Si la chose est ainsi», dit la Princesse, «je souhaite de tout mon
cœur que vous deveniez le Prince du monde le plus beau et le plus aimable; et je
vous en fais le don autant qu'il est en moi.»
La Princesse n'eut pas plus tôt prononcé ces paroles, que Riquet à la
houppe parut à ses yeux l'homme du monde le plus beau, le mieux fait, et le plus
aimable qu'elle eût jamais vu.
Quelques-uns assurent que ce ne furent point les charmes de la Fée qui
opérèrent, mais que l'amour seul fit cette Métamorphose. Ils disent que la
Princesse ayant fait réflexion sur la persévérance de son Amant, sur sa
discrétion, et sur toutes les bonnes qualités de son âme et de son esprit, ne
vit plus la difformité de son corps, ni la laideur de son visage, que sa bosse
ne lui sembla plus que le bon air d'un homme qui fait le gros dos, et qu'au lieu
que jusqu'alors elle l'avait vu boiter effroyablement, elle ne lui trouva plus
qu'un certain air penché qui la charmait; ils disent encore que ses yeux, qui
étaient louches, ne lui en parurent que plus brillants, que leur dérèglement
passa dans son esprit pour la marque d'un violent excès d'amour, et qu'enfin son
gros nez rouge eut pour elle quelque chose de Martial et d'Héroïque.
Quoi qu'il en soit, la Princesse lui promit sur-le-champ de l'épouser,
pourvu qu'il en obtint le consentement du Roi son Père. Le Roi ayant su que sa
fille avait beaucoup d'estime pour Riquet à la houppe, qu'il connaissait
d'ailleurs pour un Prince très spirituel et très sage, le reçut avec plaisir
pour son gendre.
Dès le lendemain les noces furent faites, ainsi que Riquet à la houppe
l'avait prévu, et selon les ordres qu'il en avait donnés longtemps auparavant.
MORALITÉ
Ce que l'on voit dans cet écrit,
Est moins un conte en l'air que la vérité même;
Tout est beau dans ce que l'on aime,
Tout ce qu'on aime a de l'esprit.
Dans un objet où la Nature,
LE PETIT POUCET Il était une fois un Bûcheron et une Bûcheronne qui avaient sept
enfants, tous Garçons. L'aîné n'avait que dix ans et le plus jeune n'en avait
que sept. On s'étonnera que le Bûcheron ait eu tant d'enfants en si peu de
temps; mais c'est que sa femme allait vite en besogne, et n'en faisait pas moins
de deux à la fois.
«Ah!» s'écria la Bûcheronne, «pourrais-tu bien toi-même mener perdre
tes enfants ?»
Son mari avait beau lui représenter leur grande pauvreté, elle ne
pouvait y consentir; elle était pauvre, mais elle était leur mère. Cependant
ayant considéré quelle douleur ce lui serait de les voir mourir de faim, elle y
consentit, et alla se coucher en pleurant.
«Ne craignez point, mes frères; mon Père et ma Mère nous ont laissés ici, mais
je vous ramènerai bien au logis, suivez-moi seulement.»
Ils le suivirent, et il
les mena jusqu'à leur maison par le même chemin qu'ils étaient venus dans la
forêt. Ils n'osèrent d'abord entrer, mais ils se mirent tous contre la porte
pour écouter ce que disaient leur Père et leur Mère.
Comme
il y avait longtemps qu'elle n'avait mangé, elle acheta trois fois plus de
viande qu'il n'en fallait pour le souper de deux personnes. Lorsqu'ils furent
rassasiés, la Bûcheronne dit:
«Hélas! où sont maintenant nos pauvres enfants?
Ils feraient bonne chère de ce qui nous reste là. Mais aussi Guillaume, c'est
toi qui les as voulu perdre; j'avais bien dit que nous nous en repentirions. Que
font-ils maintenant dans cette Forêt? Hélas! mon Dieu, les Loups les ont
peut-être déjà mangés! Tu es bien inhumain d'avoir perdu ainsi tes enfants.»
Elle le dit une fois si haut que les enfants qui
étaient à la porte, l'ayant entendu, se mirent à crier tous ensemble:
«Nous
voilà, nous voilà.»
Elle courut vite leur ouvrir la porte, et leur dit en les
embrassant:
«Que je suis aise de vous revoir, mes chers enfants! Vous êtes bien
las, et vous avez bien faim; et toi Pierrot, comme te voilà crotté, viens que je
te débarbouille.»
Ce Pierrot était son fils aîné qu'elle aimait plus que tous
les autres, parce qu'il était un peu rousseau, et qu'elle était un peu rousse.
Il ne savait que
faire, lorsque la Bûcheronne leur ayant donné à chacun un morceau de pain pour
leur déjeuner, il songea qu'il pourrait se servir de son pain au lieu de
cailloux en le jetant par miettes le long des chemins où ils passeraient; il le
serra donc dans sa poche.
«Hélas! mes pauvres enfants, où êtes-vous venus? Savez-vous bien que c'est ici
la maison d'un Ogre qui mange les petits enfants?»
«Hélas! Madame», lui
répondit le petit Poucet, qui tremblait de toute sa force aussi bien que ses
frères, «que ferons-nous? Il est bien sûr que les Loups de la Forêt ne
manqueront pas de nous manger cette nuit, si vous ne voulez pas nous retirer
chez vous. Et cela étant, nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange;
peut-être qu'il aura pitié de nous, si vous voulez bien l'en prier.»
«Il faut», lui dit sa femme, «que ce soit ce Veau que je viens
d'habiller que vous sentez»
«Je sens la chair fraîche, te dis-je encore une
fois», reprit l'Ogre, en regardant sa femme de travers, «et il y a ici quelque
chose que je n'entends pas.»
«Ah»,
dit-il, «voilà donc comme tu veux me tromper, maudite femme! Je ne sais à quoi
il tient que je ne te mange aussi; bien t'en prend d'être une vieille bête.
Voilà du Gibier qui me vient bien à propos pour traiter trois Ogres de mes amis
qui doivent me venir voir ces jours ici.»
«Que voulez-vous faire à
l'heure qu'il est ? N'aurez-vous pas assez de temps demain matin ?»
«Tais-toi»,
reprit l'Ogre, «ils en seront plus mortifiés.»
«Mais vous avez encore là tant
de viande», reprit sa femme, «voilà un Veau, deux Moutons et la moitié d'un
Cochon!»
«Tu as raison», dit l'Ogre, «donne-leur bien à souper afin qu'ils ne
maigrissent pas, et va les mener coucher.»
«Allons voir», dit-il, «comment se portent nos petits drôles; n'en faisons pas à
deux fois.»
«Vraiment», dit-il, «j'allais faire là un bel ouvrage; je vois bien que je bus
trop hier au soir.»
Il alla ensuite au lit de ses filles où, ayant senti les
petits bonnets des garçons:
«Ah! les voilà», dit-il, «nos gaillards! travaillons
hardiment.»
En disant ces mots, il coupa sans balancer la gorge à ses sept
filles. Fort content de ce coup, il alla se recoucher auprès de sa femme. Aussitôt que le petit Poucet entendit ronfler l'Ogre, il réveilla ses
frères, et leur dit de s'habiller promptement et de le suivre. Ils descendirent
doucement dans le Jardin, et sautèrent par-dessus les murailles. Ils coururent
presque toute la nuit, toujours en tremblant et sans savoir où ils allaient.
«Va-t'en là-haut habiller ces
petits drôles d'hier au soir.»
L'Ogresse fut fort étonnée de la bonté de son
mari, ne se doutant point de la manière qu'il entendait qu'elle les habillât, et
croyant qu'il lui ordonnait de les aller vêtir, elle monta en haut où elle fut
bien surprise lorsqu'elle aperçut ses sept filles égorgées et nageant dans leur
sang. Elle commença par s'évanouir (car c'est le premier expédient que trouvent
presque toutes les femmes en pareilles rencontres).
«Ah! qu'ai-je fait là?»
s'écria-t-il. «Ils me le payeront, les malheureux, et tout à l'heure.»
Il jeta
aussitôt une potée d'eau dans le nez de sa femme, et l'ayant fait revenir:
«Votre mari», lui dit le petit Poucet, «est en
grand danger, car il a été pris par une troupe de Voleurs qui ont juré de le
tuer s'il ne leur donne tout son or et tout son argent. Dans le moment où ils
lui tenaient le poignard sur la gorge, il m'a aperçu et m'a prié de vous venir
avertir de l'état où il est, et de vous dire de me donner tout ce qu'il a
vaillant sans en rien retenir, parce qu'autrement ils le tueront sans
miséricorde. Comme la chose presse beaucoup, il a voulu que je prisse ses bottes
de sept lieues que voilà pour faire diligence, et aussi afin que vous ne croyiez
pas que je sois un affronteur.»
Il alla, disent-ils, trouver le Roi, et lui
dit que s'il le souhaitait, il lui rapporterait des nouvelles de l'Armée avant
la fin du jour. Le Roi lui promit une grosse somme d'argent s'il en venait à
bout. Le petit Poucet rapporta des nouvelles dès le soir même, et cette première
course l'ayant fait connaître, il gagnait tout ce qu'il voulait; car le Roi le
payait parfaitement bien pour porter ses ordres à l'Armée, et une infinité de
Dames lui donnaient tout ce qu'il voulait pour avoir des nouvelles de leurs
Amants, et ce fut là son plus grand gain. Il se trouvait quelques femmes qui le
chargeaient de lettres pour leurs maris, mais elles le payaient si mal, et cela
allait à si peu de chose, qu'il ne daignait mettre en ligne de compte ce qu'il
gagnait de ce côté-là. MORALITÉ
On ne s'afflige point d'avoir beaucoup d'enfants,
Aura mis de beaux traits, et la vive peinture
D'un teint où jamais l'Art ne saurait arriver,
Tous ces dons pourront moins pour rendre un cœur sensible,
Qu'un seul agrément invisible
Que l'Amour y fera trouver.
Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient
beaucoup, parce qu'aucun d'eux ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les
chagrinait encore, c'est que le plus jeune était fort délicat et ne disait mot:
prenant pour bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit. Il était
fort petit, et quand il vint au monde, il n'était guère plus gros que le pouce,
ce qui fit que l'on l'appela le petit Poucet.
Ce pauvre enfant était le souffre-douleur de la maison, et on lui
donnait toujours tort. Cependant il était le plus fin, et le plus avisé de tous
ses frères, et s'il parlait peu, il écoutait beaucoup.
Il vint une année très fâcheuse, et la famine fut si grande, que ces
pauvres gens résolurent de se défaire de leurs enfants. Un soir que ces enfants
étaient couchés, et que le Bûcheron était auprès du feu avec sa femme, il lui
dit, le cœur serré de douleur:«Tu vois bien que
nous ne pouvons plus nourrir nos enfants; je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis
résolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera bien aisé, car tandis
qu'ils s'amuseront à fagoter, nous n'avons qu'à nous enfuir sans qu'ils nous
voient.»
Le petit Poucet ouït tout ce qu'ils dirent, car ayant entendu de dedans
son lit qu'ils parlaient d'affaires, il s'était levé doucement, et s'était
glissé sous l'escabelle de son père pour les écouter sans être vu. Il alla se
recoucher et ne dormit point le reste de la nuit, songeant à ce qu'il avait à
faire.
Il se leva de bon matin, et alla au bord d'un ruisseau où il emplit ses
poches de petits cailloux blancs, et ensuite revint à la maison.
On partit, et le petit Poucet ne dit rien de tout ce qu'il savait à ses
frères. Ils allèrent dans une forêt très épaisse, où à dix pas de distance on ne
se voyait pas l'un l'autre. Le Bûcheron se mit à couper du bois et ses enfants à
ramasser les broutilles pour faire des fagots. Le père et la mère, les voyant
occupés à travailler, s'éloignèrent d'eux insensiblement, et puis s'enfuirent
tout à coup par un petit sentier détourné.
Lorsque les enfants se virent seuls, ils se mirent à crier et à pleurer
de toute leur force. Le petit Poucet les laissait crier, sachant bien par où il
reviendrait à la maison; car en marchant il avait laissé tomber le long du
chemin les petits cailloux blancs qu'il avait dans ses poches. Il leur dit donc:
Au moment où le Bûcheron et la Bûcheronne arrivèrent chez eux, le
Seigneur du Village leur envoya dix écus qu'il leur devait il y avait longtemps,
et dont ils n'espéraient plus rien: cela leur redonna vie, car les pauvres gens
mouraient de faim. Le Bûcheron envoya sur l'heure sa femme à la Boucherie.
Le Bûcheron s'impatienta à la fin, car elle redit plus de vingt fois
qu'ils s'en repentiraient et qu'elle l'avait bien dit. Il la menaça de la battre
si elle ne se taisait pas. Ce n'est pas que le Bûcheron ne fût peut-être encore
plus fâché que sa femme, mais c'est qu'elle lui rompait la tête, et qu'il était
de l'humeur de beaucoup d'autres gens, qui aiment fort les femmes qui disent
bien, mais qui trouvent très importunes celles qui ont toujours bien dit.
La Bûcheronne était toute en pleurs:
«Hélas! où sont maintenant mes
enfants, mes pauvres enfants?»
Ils se mirent à table, et mangèrent d'un appétit qui faisait plaisir au
Père et à la Mère, à qui ils racontaient la peur qu'ils avaient eue dans la
Forêt en parlant presque toujours tous ensemble. Ces bonnes gens étaient ravis
de revoir leurs enfants avec eux, et cette joie dura tant que les dix écus
durèrent.
Mais lorsque l'argent fut dépensé, ils retombèrent dans leur premier
chagrin, et résolurent de les perdre encore, et pour ne pas manquer leur coup,
de les mener bien plus loin que la première fois. Ils ne purent parler de cela
si secrètement qu'ils ne fussent entendus par le petit Poucet, qui fit son
compte de sortir d'affaire comme il avait déjà fait; mais quoiqu'il se fût levé
de bon matin pour aller ramasser des petits cailloux, il ne put en venir à bout,
car il trouva la porte de la maison fermée à double tour.
Le Père et la Mère les menèrent dans l'endroit de la Forêt le plus épais
et le plus obscur, et dès qu'ils y furent, ils gagnèrent un faux-fuyant et les
laissèrent là.
Le petit Poucet ne s'en chagrina pas beaucoup, parce qu'il croyait
retrouver aisément son chemin par le moyen de son pain qu'il avait semé partout
où il avait passé; mais il fut bien surpris lorsqu'il ne put en retrouver une
seule miette; les Oiseaux étaient venus qui avaient tout mangé. Les voilà donc
bien affligés, car plus ils marchaient, plus ils s'égaraient et s'enfonçaient
dans la Forêt.
La nuit vint, et il s'éleva un grand vent qui leur faisait des peurs
épouvantables. Ils croyaient n'entendre de tous côtés que des hurlements de
Loups qui venaient à eux pour les manger. Ils n'osaient presque se parler ni
tourner la tête. Il survint une grosse pluie qui les perça jusqu'aux os; ils
glissaient à chaque pas et tombaient dans la boue, d'où ils se relevaient tout
crottés, ne sachant que faire de leurs mains.
Le petit Poucet grimpa au haut d'un arbre pour voir s'il ne découvrirait
rien; ayant tourné la tête de tous côtés, il vit une petite lueur comme d'une
chandelle, mais qui était bien loin par-delà la Forêt. Il descendit de l'arbre;
et lorsqu'il fut à terre, il ne vit plus rien; cela le désola.
Cependant, ayant marché quelque temps avec ses frères du côté qu'il avait
vu la lumière, il la revit en sortant du Bois. Ils arrivèrent enfin à la maison
où était cette chandelle, non sans bien des frayeurs, car souvent ils la
perdaient de vue, ce qui leur arrivait toutes les fois qu'ils descendaient dans
quelques fonds.
Ils heurtèrent à la porte, et une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur
demanda ce qu'ils voulaient; le petit Poucet lui dit qu'ils étaient de pauvres
enfants qui s'étaient perdus dans la Forêt, et qui demandaient à coucher par
charité.
Cette femme les voyant tous si jolis se mit à pleurer, et leur dit:
La femme de l'Ogre, qui crut qu'elle pourrait les cacher à son mari
jusqu'au lendemain matin, les laissa entrer et les mena se chauffer auprès d'un
bon feu, car il y avait un Mouton tout entier à la broche pour le souper de
l'Ogre.
Comme ils commençaient à se chauffer, ils entendirent heurter trois ou
quatre grands coups à la porte: c'était l'Ogre qui revenait. Aussitôt sa femme
les fit cacher sous le lit, et alla ouvrir la porte. L'Ogre demanda d'abord si
le souper était prêt, et si on avait tiré du vin, et aussitôt se mit à table.
Le mouton était encore tout sanglant, mais il ne lui en sembla que
meilleur. Il fleurait à droite et à gauche, disant qu'il sentait la chair
fraîche.
En disant ces mots, il se leva de Table, et alla droit au lit.
Il les tira de dessous le lit l'un après l'autre. Ces pauvres enfants se
mirent à genoux en lui demandant pardon; mais ils avaient à faire au plus cruel
de tous les Ogres, qui bien loin d'avoir de la pitié les dévorait déjà des yeux,
et disait à sa femme que ce serait là de friands morceaux lorsqu'elle leur
aurait fait une bonne sauce.
Il alla prendre un grand Couteau, et en approchant de ces
pauvres enfants, il l'aiguisait sur une longue pierre qu'il tenait à sa main
gauche. Il en avait déjà empoigné un, lorsque sa femme lui dit:
La bonne femme fut ravie de joie, et leur porta bien à souper, mais ils
ne purent manger tant ils étaient saisis de peur. Pour l'Ogre, il se remit à
boire, ravi d'avoir de quoi si bien régaler ses Amis. Il but une douzaine de
coupes, plus qu'à l'ordinaire, ce qui lui donna un peu dans la tête, et
l'obligea de s'aller coucher.
L'Ogre avait sept filles qui n'étaient encore que des enfants. Ces
petites Ogresses avaient toutes le teint fort beau, parce qu'elles mangeaient de
la chair fraîche comme leur père; mais elles avaient de petits yeux gris et tout
ronds, le nez crochu et une fort grande bouche avec de longues dents fort aiguës
et fort éloignées l'une de l'autre. Elles n'étaient pas encore très méchantes;
mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits enfants
pour en sucer le sang. On les avait fait coucher de bonne heure, et elles
étaient toutes sept dans un grand lit, ayant chacune une Couronne d'or sur la
tête.
Il y avait dans la même Chambre un autre lit de la même grandeur; ce fut
dans ce lit que la femme de l'Ogre mit coucher les sept petits garçons; après
quoi, elle alla se coucher auprès de son mari.
Le petit Poucet qui avait remarqué que les filles de l'Ogre avaient des
Couronnes d'or sur la tête, et qui craignait qu'il ne prit à l'Ogre quelque
remords de ne les avoir pas égorgés dès le soir même, se leva vers le milieu de
la nuit, et prenant les bonnets de ses frères et le sien, il alla tout doucement
les mettre sur la tête des sept filles de l'Ogre, après leur avoir ôté leurs
Couronnes d'or qu'il mit sur la tête de ses frères et sur la sienne, afin que
l'Ogre les prit pour ses filles, et ses filles pour les garçons qu'il voulait
égorger.
La chose réussit comme il l'avait pensé; car l'Ogre, s'étant éveillé sur
le minuit, eut regret d'avoir différé au lendemain ce qu'il pouvait exécuter la
veille; il se jeta donc brusquement hors du lit, et prenant son grand Couteau:
Il monta donc à tâtons à la Chambre de ses filles et s'approcha du lit où
étaient les petits garçons, qui dormaient tous excepté le petit Poucet, qui eut
bien peur lorsqu'il sentit la main de l'ogre qui lui tâtait la tête, comme il
avait tâté celles de tous ses frères. L'Ogre, qui sentit les couronnes d'or:
L'Ogre s'étant éveillé dit à sa femme:
L'Ogre, craignant que sa femme ne fût trop longtemps à faire la besogne
dont il l'avait chargée, monta en haut pour l'aider. Il ne fut pas moins étonné
que sa femme lorsqu'il vit cet affreux spectacle.«Donne-moi vite mes bottes de sept lieues», lui dit-il, «afin que j'aille les
attraper.»
Il se mit en campagne, et après avoir couru bien loin de tous côtés,
enfin il entra dans le chemin où marchaient ces pauvres enfants qui n'étaient
plus qu'à cent pas du logis de leur père. Ils virent l'Ogre qui allait de
montagne en montagne, et qui traversait des rivières aussi aisément qu'il aurait
fait le moindre ruisseau. Le petit Poucet, qui vit un Rocher creux proche du
lieu où ils étaient, y fit cacher ses six frères, et s'y fourra aussi, regardant
toujours ce que l'Ogre deviendrait.
L'Ogre, qui se trouvait fort las du long chemin qu'il avait fait
inutilement (car les bottes de sept lieues fatiguent fort leur homme), voulut se
reposer, et par hasard il alla s'asseoir sur la roche où les petits garçons
s'étaient cachés. Comme il n'en pouvait plus de fatigue, il s'endormit après
s'être reposé quelque temps, et vint à ronfler si effroyablement que les pauvres
enfants n'en eurent pas moins de peur que quand il tenait son grand Couteau pour
leur couper la gorge. Le petit Poucet en eut moins de peur, et dit à ses frères
de s'enfuir promptement à la maison, pendant que l'Ogre dormait bien fort, et
qu'ils ne se missent point en peine de lui.
Ils crurent son conseil et gagnèrent vite la maison. Le petit Poucet,
s'étant approché de l'Ogre, lui retira doucement les bottes, et les mit
aussitôt. Les bottes étaient bien grandes et bien larges; mais comme elles
étaient Fées, elles avaient le don de s'agrandir et de s'apetisser selon la
jambe de celui qui les chaussait, de sorte qu'elles se trouvèrent aussi justes à
ses pieds et à ses jambes que si elles avaient été faites pour lui.
Il alla droit à la maison de l'Ogre où il trouva sa femme qui pleurait
auprès de ses filles égorgées.
La bonne femme fort effrayée lui donna aussitôt tout ce qu'elle avait:
car cet Ogre ne laissait pas d'être fort bon mari, quoiqu'il mangeât les petits
enfants. Le petit Poucet étant donc chargé de toutes les richesses de l'Ogre
s'en revint au logis de son père, où il fut reçu avec bien de la joie.
Il y a bien des gens qui ne demeurent pas d'accord avec cette dernière
circonstance, et qui prétendent que le petit Poucet n'a jamais fait ce vol à
l'Ogre; qu'à la vérité, il n'avait pas fait conscience de lui prendre ses bottes
de sept lieues, parce qu'il ne s'en servait que pour courir après les petits
enfants. Ces gens-là assurent le savoir de bonne part, et même pour avoir bu et
mangé dans la maison du Bûcheron. Ils assurent que lorsque le petit Poucet eut
chaussé les bottes de l'Ogre, il s'en alla à la Cour, où il savait qu'on était
fort en peine d'une Armée qui était à deux cents lieues de là, et du succès
d'une Bataille qu'on avait donnée.
Après avoir fait pendant quelque temps le métier de courrier, et y avoir
amassé beaucoup de bien, il revint chez son père, où il n'est pas possible
d'imaginer la joie qu'on eut de le revoir. Il mit toute sa famille à son aise.
Il acheta des Offices de nouvelle création pour son père et pour ses frères; et
par là il les établit tous, et fit parfaitement bien sa Cour en même temps.
Quand ils sont tous beaux, bien faits et bien grands,
Et d'un extérieur qui brille;
Mais si l'un d'eux est faible ou ne dit mot,
On le méprise, on le raille, on le pille; Quelquefois cependant c'est ce
petit marmot
Qui fera le bonheur de toute la famille.
ll est des gens de qui l'esprit guindé,
Sous un front jamais déridé,
Ne souffre, n'approuve et n'estime
Que le pompeux et le sublime;
Ne valent pas d'agréables sornettes. Ingénieusement bercée, Vous conter tout au long l'histoire de Peau-d'Âne. Ses voisins le craignaient, ses États étaient calmes, Était si charmante et si belle, Plein de douceur et d'agrément, Ce n'était que magnificence; Couverts de beaux caparaçons, Cette injustice vous surprend, Mais bien beaux Écus au soleil De rendre les hommes contents, Partout on cherche du secours, De vous remarier quand je n'y serai plus. . . Si j'en prends à témoin votre amour véhément; Mieux faite et plus sage que moi, Comme un serment, surpris avec adresse, Et jamais un Mari ne fit tant de vacarmes. On ne se trompa point. Au bout de quelques mois Eût plus d'attraits et d'agrément Dont on alla faire le tour, Le Roi le remarqua lui-même Qui jugea que le cas se pouvait proposer. Elle alla trouver sa Marraine,
Ce qui vous fait venir ici, Votre Père, il est vrai, voudrait vous épouser; Pour rendre vos désirs contents, Il ne pourra jamais accomplir sa promesse.» Que s'ils ne lui faisaient, sans trop le faire attendre, Le plus beau bleu de l'Empyrée Se dérober à son engagement. Il ne vous la donnera pas.» Le riche habillement fut fait au jour marqué, Sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles. «Je ne saurais être contente Et lui commanda de la faire Car l'ouvrier industrieux, Lorsque sur la voûte des Cieux Sa Marraine aussitôt la prenant par la main:
Cette Fée était bien savante, Que l'Infante l'eut demandée. Que quand on fait le bien on ne doit jamais craindre; Il faut qu'elle s'en aille en quelque État lointain Vos diamants et vos rubis. Et lorsque vous voudrez l'ouvrir, Cachez-vous bien dans cette peau, Pendant la fraîcheur du matin, Qu'on ne parcoure promptement; Plus de Tarte, plus de Dragées; Et qui pis est n'eut point d'offrande. Mais les moins délicats et les plus malheureux Enfin elle arriva dans une Métairie On la mit dans un coin au fond de la cuisine La harcelant à tout propos; Elle entrait dans sa chambre et tenant son huis clos, De la Lune tantôt la robe elle mettait, Sur le plancher trop court ne pouvait s'étaler.
Râles, Pintades, Cormorans, Le fils du Roi dans ce charmant séjour Son air était Royal, sa mine martiale Elle gardait encor le cœur d'une Princesse. D'une robe de rien s'il m'avait honorée, Passa dans une allée obscure Et ses superbes vêtements En la voyant, reprendre haleine, Le touchent cent fois davantage; Trois fois, dans la chaleur du feu qui le transporte, Et là, nuit et jour il soupire; Et le fond de sa maladie Où l'on ne voit goutte en plein jour. La bête en un mot la plus laide, N'en seront jamais effacés.
Plus vilaine encore et plus gaupe S'il en avait voulu manger. Et pour bien faire sa galette, Pour dignement faire l'ouvrage Mais ceux qu'on tient savoir le fin de cette histoire Elle s'en était aperçue. Je suis bien sûr encor, et j'en ferais serment, Qu'il ne s'en fallut rien que d'une faim gloutonne Son cœur en fut touché d'une joie incroyable; Jugèrent tous, par leur grande science, Il s'en fit quelque temps prier, De la Reine et du Roi la surprise fut grande; Il n'en est point qui ne s'apprête Tout Charlatan, pour être bienvenu, Une autre en le pressant croit qu'elle l'apetisse; Pour faire que son doigt cadre bien à l'anneau. Les Comtesses, et les Baronnes, Dont les jolis et menus doigts, Il fallut en venir enfin Non moins que les mains délicates, Qu'un câble au travers d'une aiguille.
Mais lorsqu'elle tira de dessous sa peau noire Son petit doigt fut entouré, Devant son Seigneur et son Maître, Et qu'elle eut traversé les salles En faisait autant de rayons, Qu'avecque ses deux mains on eût pu l'embrasser, Le bon Roi ne se sentait pas Succombait sous le poids de son ravissement. On en vit arriver des climats de l'Aurore, Enfin de tous les coins du Monde, Qui d'elle autrefois amoureux Le peu qui restait dans son âme Courut tendrement l'embrasser; Qui raconta toute l'histoire, Qu'il vaut mieux s'exposer à la plus rude peine La Raison la plus forte est une faible digue, De toute jeune Créature. Que si des trois Beautés la fameuse querelle Des Mères et des Mères-grands, Un jour le Duc fut tellement battu par tous les
Oiseaux, à cause de son vilain chant et de son laid plumage, que depuis il n’a osé se montrer que la nuit. Tout homme avisé qui s’engage Dans le Labyrinthe d’Amour, Et qui veut en faire le tour, Doit être doux en son langage,
Galant, propre en son équipage,
Surtout nullement loup-garou.
Autrement toutes les femelles
Jeunes, vieilles, laides et belles,
Blondes, brunes, douces, cruelles,
Se jetteront sur lui comme sur un Hibou.
Une Perdrix s’affligeait fort d’être battue par
des Coqs ; mais elle se consola, ayant vu qu’ils se battaient eux-mêmes.
Si d’une belle on se voit maltraiter
Les premiers jours qu’on entre à son service,
Il ne faut pas se rebuter :
Bien des Amants, quoiqu’Amour les unisse,
Ne laissent pas de s’entrepicoter.
Un Renard priait un Coq de descendre, pour se
réjouir ensemble de la paix faite entre les Coqs et les Renards :
– Volontiers, dit le Coq, quand deux lévriers que
je vois, qui en apportent la nouvelle, seront arrivés.
Le Renard remit la réjouissance à une autre fois
et s’enfuit.
Un rival contre nous est toujours enragé ;
S’y fier est chose indiscrète,
Quelque amitié qu’il vous promette,
Il voudrait vous avoir mangé.
Un Coq ayant trouvé un Diamant, dit :
– J’aimerais mieux avoir trouvé un grain d’orge.
Ainsi jeune beauté, mignonne et délicate,
Gardez-vous bien de tomber sous la patte
D’un brutal qui n’ayant point d’yeux
Pour tous les beaux talents dont votre esprit
éclate
Aimerait cent fois mieux
La moindre fille de village,
Qui serait plus à son usage.
Un Chat se pendit par la patte, et faisant le
mort, attrapa plusieurs Rats.
Une autre fois il se couvrit de farine. Un vieux
Rat lui dit :
– Quand tu serais même le sac de la farine, je ne
m’approcherais pas.
Le plus sûr bien souvent est de faire retraite
Le Chat est Chat, la Coquette est Coquette.
Une Aigle fit amitié avec un Renard, qui avait ses
petits au pied de l’arbre où était son nid ; l’Aigle eut faim et mangea les
petits du Renard qui, ayant trouvé un flambeau allumé mit le feu à l’arbre et
mangea les Aiglons qui tombèrent à demi rôtis.
Il n’est point de peine cruelle
Que ne mérite une infidèle.
Le Geai s’étant paré un jour des plumes de
plusieurs Paons, voulait faire comparaison avec eux ; chacun reprit ses plumes,
et le Geai ainsi dépossédé, leur servit de risée.
Qui n’est pas né pour la galanterie,
Et n’a qu’un bel air emprunté,
Doit s’attendre à la raillerie,
Et que des vrais galants il sera bafoué.
Un Coq d’Inde entra dans une Cour en faisant la
roue. Un Coq s’en offensa et courut le combattre, quoiqu’il fût entré sans
dessein de lui nuire.
D’aucun rival il ne faut prendre ombrage,
Sans le connaître auparavant :
Tel que l’on croit dangereux personnage
N’est qu’un fanfaron bien souvent.
Les Oiseaux élirent le Paon pour leur Roi à cause
de sa beauté.
Une Pie s’y opposa, et leur dit qu’il fallait
moins regarder à la beauté qu’il avait qu’à la vertu qu’il n’avait pas.
Pour mériter le choix d’une jeune merveille,
N’en déplaise à maint jouvenceau
Dont le teint est plus frais qu’une rose
vermeille,
Ce n’est pas tout que d’être beau.
Un Dragon voulait ronger une Enclume, une Lime lui
dit :
– Tu te rompras plutôt les dents que de
l’entamer. Je puis moi seule avec les miennes te ronger toi-même et tout ce qui
est ici.
Quand un galant est fâché tout de bon
En vain l’amante se courrouce,
Elle ne gagne rien de faire le Dragon,
Plus ferait une Lime douce.
Un Singe trouva un jour un de ses petits si beau,
qu’il l’étouffa à force de l’embrasser.
Mille exemples pareils nous font voir tous les
jours,
Qu’il n’est point de laides amours.
Les Oiseaux eurent guerre avec les Animaux
terrestres.
La Chauve-Souris croyant les Oiseaux plus faibles,
passa du côté de leurs ennemis qui perdirent pourtant la bataille.
Elle n’a osé depuis retourner avec les Oiseaux et
ne vole plus que la nuit.
Quand on a pris parti pour les yeux d’une belle,
Il faut être insensible à tous autres attraits,
Il faut jusqu’à la mort lui demeurer fidèle,
Ou s’aller cacher pour jamais.
Une Poule voyant approcher un Milan, fit entrer
ses Poussins dans une cage, et les garantit ainsi de leur ennemi.
Quand on craint les attraits d’une beauté cruelle,
Il faut se cacher à ses yeux
Ou soudain se ranger sous les lois d’une Belle
Qui sache nous défendre et qui nous traite mieux.
Un Renard ayant invité une Grue à manger, ne lui
servit dans un bassin fort plat, que de la bouillie qu’il mangea presque toute,
lui seul.
Tromper une Maîtresse est trop se hasarder,
Et ce serait grande merveille,
Si malgré tous les soins qu’on prend à s’en
garder,
Elle ne rendait la pareille.
La Grue pria ensuite le Renard à manger, et lui
servit aussi de la bouillie, mais dans une fiole, où faisant entrer son grand
bec, elle la mangea toute, elle seule.
On connaît peu les gens à la première vue,
On n’en juge qu’au hasard
Telle qu’on croit une Grue
Est plus fine qu’un Renard.
Un Paon se plaignait à Junon de n’avoir pas le
chant agréable comme le Rossignol. Junon lui dit :
– Les Dieux partagent ainsi leurs dons, il te
surpasse en la douceur du chant, tu le surpasses en la beauté du plumage.
L’un est bien fait, l’autre est galant,
Chacun pour plaire a son talent.
Un Perroquet se vantait de parler comme un homme :
– Et moi, dit le Singe, j’imite toutes ses
actions.
Pour en donner une marque, il mit la chemise d’un
jeune garçon qui se baignait là auprès, où il s’empêtra si bien que le jeune
garçon le prit et l’enchaîna.
Il ne faut se mêler que de ce qu’on sait faire,
Bien souvent on déplaît pour chercher trop à
plaire.
Un Loup et un Renard plaidaient l’un contre
l’autre pour une affaire fort embrouillée.
Le Singe qu’ils avaient pris pour Juge, les
condamna tous deux à l’amende, disant qu’il ne pouvait faire mal de condamner
deux aussi méchantes bêtes.
Quand deux amants en usent mal,
Ou que l’un et l’autre est brutal,
Quelques bonnes raisons que chacun puisse dire
Pour être préféré par l’objet de ses voeux
La Belle doit en rire
Et les chasser tous deux.
Une Grenouille voulant noyer un Rat, lui proposa
de le porter sur son dos par tout son marécage, elle lia une de ses pattes à
celle du Rat, non pas pour l’empêcher de tomber, comme elle disait ; mais pour
l’entraîner au fond de l’eau.
Un Milan voyant le Rat fondit dessus, et
l’enlevant, enleva aussi la Grenouille et les mangea tous deux.
De soi la trahison est infâme et maudite,
Et pour perdre un rival, rien n’est si hasardeux,
Quelque bien qu’elle soit conduite,
Elle fait périr tous les deux.
Un Lièvre s’étant moqué de la lenteur d’une
Tortue, de dépit elle le défia à la course.
Le Lièvre la voit partir et la laisse si bien
avancer, que quelques efforts qu’il fît ensuite, elle toucha le but avant lui.
Trop croire en son mérite est manquer de cervelle,
Et pour s’y fier trop maint amant s’est perdu.
Pour gagner le coeur d’une Belle,
Rien n’est tel que d’être assidu.
Un Loup pria une Grue de lui ôter avec son bec un
os qu’il avait dans la gorge, elle le fit et lui demanda récompense :
– N’est-ce pas assez, dit le Loup, de ne t’avoir
pas mangée ?
Servir une ingrate beauté,
C’est tout au moins peine perdue,
Et pour prétendre en être bien traité,
Il faut être bien Grue.
Un Milan feignit de vouloir traiter les petits
Oiseaux le jour de sa naissance, et les ayant reçus chez lui les mangea tous.
Quand vous voyez qu’une fine femelle,
En même temps fait les yeux doux,
À quinze ou seize jeunes fous,
Qui tous ne doutent point d’être aimés de la
Belle,
Pourquoi vous imaginez-vous
Qu’elle les attire chez elle
Si ce n’est pour les plumer tous.
Un Singe fut élu Roi par les Animaux, pour avoir
fait cent singeries avec la couronne qui avait été apportée pour couronner celui
qui serait élu.
Un Renard indigné de ce choix, dit au nouveau Roi
qu’il vînt prendre un trésor qu’il avait trouvé.
Le Singe y alla et fut pris à un trébuchet tendu
où le Renard disait qu’était le trésor.
Savoir bien badiner est un grand avantage.
Et d’un très grand usage,
Mais il faut être accort, sage, discret et fin,
Autrement l’on n’est qu’un badin.
Un Bouc et un Renard descendirent dans un puits
pour y boire, la difficulté fut de s’en retirer ; le Renard proposa au Bouc de
se tenir debout, qu’il monterait sur ses cornes, et qu’étant sorti il lui
aiderait.
Quand il fut dehors, il se moqua du Bouc, et lui
dit :
– Si tu avais autant de sens que de barbe, tu ne
serais pas descendu là, sans savoir comment tu en sortirais.
Tomber entre les mains d’une Coquette fière,
Est un plus déplorable sort,
Que tomber dans un puits la tête la première,
On est bien fin quand on en sort.
Les Rats tinrent conseil pour se garantir d’un
Chat qui les désolait.
L’un d’eux proposa de lui pendre un grelot au
cou ; l’avis fut loué, mais la difficulté se trouva grande à mettre le grelot.
Quand celle à qui l’on fait la cour,
Est rude, sauvage et sévère ;
Le moyen le plus salutaire,
Serait de lui pouvoir donner un peu d’amour,
Mais c’est là le point de l’affaire.
Le Singe voulant manger des marrons qui étaient
dans le feu, se servit de la patte du Chat pour les tirer.
Faire sa cour aux dépens d’un Rival,
Est à peu près un tour égal.
Un Renard ne pouvant atteindre aux Raisins d’une
treille, dit qu’ils n’étaient pas mûrs, et qu’il n’en voulait point.
Quand d’une charmante beauté,
Un galant fait le dégoûté,
Il a beau dire, il a beau feindre,
C’est qu’il n’y peut atteindre.
L’Aigle poursuivant un Lapin, fut priée par un
Escarbot de lui donner la vie, elle n’en voulut rien faire, et mangea le Lapin.
L’Escarbot par vengeance cassa deux années de
suite les oeufs de l’Aigle, qui enfin alla pondre sur la robe de Jupiter.
L’Escarbot y fit tomber son ordure. Jupiter
voulant la secouer, jeta les oeufs en bas, et les cassa.
Ce n’est pas assez que de plaire
À l’objet dont votre âme a ressenti les coups :
Il faut se faire aimer de tous ;
Car si la soubrette est contraire,
Vous ne ferez jamais affaire
Quand la Belle serait pour vous.
Un Loup voulait persuader à un Porc-Épic de se
défaire de ses piquants, et qu’il en serait bien plus beau.
– Je le crois, dit le Porc-Épic, mais ces
piquants servent à me défendre.
Jeunes beautés, chacun vous étourdit,
À force de prôner que vous seriez plus belles,
Si vous cessiez d’être cruelles,
Il est vrai, mais souvent c’est un Loup qui le
dit.
Deux Serpents l’un à plusieurs têtes, l’autre à
plusieurs queues, disputaient de leurs avantages. Ils furent poursuivis ; celui
à plusieurs queues se sauva au travers des broussailles, toutes les queues
suivant aisément la tête.
L’autre y demeura, parce que les unes de ses têtes
allant à droite, les autres à gauche, elles trouvèrent des branches qui les
arrêtèrent.
Écouter trop d’avis est un moyen contraire,
Pour venir à sa fin,
Le plus sûr, en amour, comme en toute autre
affaire,
Est d’aller son chemin.
Une petite Souris ayant rencontré un Chat et un
Cochet, voulait faire amitié avec le Chat ; mais elle fut effarouchée par le
Cochet qui vint à chanter.
Elle s’en plaignit à sa mère, qui lui dit :
– Apprends que cet animal qui te semble si doux,
ne cherche qu’à nous manger, et que l’autre ne nous fera jamais de mal.
De ces jeunes plumets plus braves qu’Alexandre,
Il est aisé de se défendre ;
Mais gardez-vous des doucereux,
Ils sont cent fois plus dangereux.
Les Colombes poursuivies par le Milan, demandèrent
secours à l’Épervier, qui leur fit plus de mal que le Milan même.
On sait bien qu’un mari fait souvent enrager,
Toutefois la jeune Colombe,
Qui gémit, et veut se venger,
Doit bien, avant que s’engager,
Voir en quelles mains elle tombe ;
Car si l’amant est brutal et jaloux,
Il est pire encor que l’époux.
Un Singe dans un naufrage, sauta sur un Dauphin
qui le reçut, le prenant pour un homme ; mais lui ayant demandé s’il visitait
souvent le Pirée qui est un port de mer, et le Singe ayant répondu qu’il était
de ses amis, il connut qu’il ne portait qu’une bête, et le noya.
En vain un galant fait le beau,
A beaux traits, beaux habits, beau linge, et belle
tête,
Si du reste c’est une bête,
Il n’est bon qu’à jeter en l’eau.
Un Renard voyant un fromage dans le bec d’un
Corbeau, se mit à louer son beau chant.
Le Corbeau voulut chanter, et laissa choir son
fromage que le Renard mangea.
On peut s’entendre cajoler,
Mais le péril est de parler.
La Grue demanda à un Cygne, pourquoi il chantait :
– C’est que je vais mourir, répondit le Cygne, et
mettre fin à tous mes maux.
Quand d’une extrême ardeur on languit nuit et
jour,
Cette ardeur devient éloquente,
Et la voix d’un amant n’est jamais si charmante,
Que quand il meurt d’amour.
Un Loup voyant une belle Tête, chez un Sculpteur,
disait :
– Elle est belle, mais le principal lui manque,
l’esprit et le jugement.
Pour tenir dans les fers un amant arrêté,
Il faut joindre l’esprit avec la beauté.
Un Serpent retira dans sa caverne un Hérisson qui
s’étant familiarisé, se mit à le piquer.
Il le pria de se loger ailleurs.
– Si je t’incommode, dit le Hérisson, tu peux
toi-même chercher un autre logement.
Introduire un ami chez la beauté qu’on aime,
Est bien souvent une imprudence extrême,
Dont à loisir on se repent ;
L’ami prend votre place, est aimé de la belle,
Et l’on n’est plus regardé d’elle
Que comme un malheureux serpent.
Un petit Barbet poursuivait à la nage de grandes
Canes.
Elles lui dirent :
– Tu te tourmentes en vain, tu as bien assez de
force pour nous faire fuir, mais tu n’en as pas assez pour nous prendre.
Il faut que l’objet soit sortable ;
C’est autrement soi-même se trahir,
Quand on n’est pas assez aimable ;
Plus on poursuit, plus on se fait haïr.
Le Barbet de cette fontaine court effectivement
après les Canes qui fuient devant lui ; et le Barbet et les Canes jettent de l’eau en l’air, en tournant l’un après l’autre. Cette fontaine s’appelle aussi la fontaine du
gouffre, parce que les eaux qui entrent dans son bassin avec grande abondance,
y tournoient avec rapidité et avec bruit ; puis s’engouffrent dans la terre et s’y perdent. Si vous étiez moins raisonnable. L ' A m o u r
L ' A m i t i é
J'ai le visage long, et la mine naïve, L ' A m o u rPour moi,
j'ose poser en fait
Qu'en de certains moments l'esprit le plus parfait
Peut aimer sans rougir jusqu'aux Marionnettes;
Et qu'il est des temps et des lieux
Où le grave et le sérieux
Pourquoi faut-il s'émerveiller
Que la Raison la mieux sensée,
Lasse souvent de trop veiller,
Par des contes d'Ogre et de Fée
Prenne plaisir à sommeiller?
Sans craindre donc qu'on me condamne
De mal employer mon loisir,
Je vais, pour contenter votre juste désir,
Il était une fois un Roi,
Le plus grand qui fût sur la Terre,
Aimable en Paix, terrible en Guerre,
Seul enfin comparable à soi:
Et l'on voyait de toutes parts
Fleurir, à l'ombre de ses palmes,
Et les Vertus et les beaux Arts.
Son aimable Moitié, sa Compagne fidèle,
Avait l'esprit si commode et si doux
Qu'il était encore avec elle
Moins heureux Roi qu'heureux époux.
De leur tendre et chaste Hyménée
Avec tant de vertus une fille était née
Qu'ils se consolaient aisément
De n'avoir pas de plus ample lignée.
Dans son vaste et riche Palais
Partout y fourmillait une vive abondance
De Courtisans et de Valets;
Il avait dans son Écurie
Grands et petits chevaux de toutes les façons,
Roides d'or et de broderie;
Mais ce qui surprenait tout le monde en entrant,
C'est qu'au lieu le plus apparent,
Un maître Âne étalait ses deux grandes oreilles.
Mais lorsque vous saurez ses vertus nonpareilles,
Vous ne trouverez pas que l'honneur fût trop grand.
Tel et si net le forma la Nature
Qu'il ne faisait jamais d'ordure,
Et Louis de toute manière,
Qu'on allait recueillir sur la blonde litière
Tous les matins à son réveil.
Or le Ciel qui parfois se lasse
Qui toujours à ses biens mêle quelque disgrâce,
Ainsi que la pluie au beau temps,
Permit qu'une âpre maladie
Tout à coup de la Reine attaquât les beaux jours.
Mais ni la Faculté qui le Grec étudie,
Ni les Charlatans ayant cours,
Ne purent tous ensemble arrêter l'incendie
Que la fièvre allumait en s'augmentant toujours.
Arrivée à sa dernière heure,
Elle dit au Roi son Époux:
«Trouvez bon qu'avant que je meure
J'exige une chose de vous;
C'est que s'il vous prenait envie
— Ah! dit le Roi, ces soins sont superflus,
Je n'y songerai de ma vie,
Soyez en repos là-dessus.
— Je le crois bien. Reprit la Reine,
Mais pour m'en rendre plus certaine,
Je veux avoir votre serment,
Adouci toutefois par ce tempérament
Que si vous rencontrez une femme plus belle,
Vous pourrez franchement lui donner votre foi
Et vous marier avec elle.»
Sa confiance en ses attraits
Lui faisait regarder une telle promesse
De ne se marier jamais.
Le Prince jura donc, les yeux baignés de larmes,
Tout ce que la Reine voulut;
La Reine entre ses bras mourut,
A l'ouïr sangloter et les nuits et les jours,
On jugea que son deuil ne lui durerait guère,
Et qu'il pleurait ses défuntes Amours
Comme un homme pressé qui veut sortir d'affaire.
Il voulut procéder à faire un nouveau choix;
Mais ce n'était pas chose aisée,
Il fallait garder son serment,
Et que la nouvelle Épousée
Que celle qu'on venait de mettre au monument.
Ni la Cour en beautés fertile,
Ni la Campagne, ni la Ville,
Ni les Royaumes d'alentour
N'en purent fournir une telle;
L'Infante seule était plus belle
Et possédait certains tendres appas
Que la défunte n'avait pas.
Et brûlant d'un amour extrême,
Alla follement s'aviser
Que par cette raison il devait l'épouser.
Il trouva même un Casuiste
Mais la jeune Princesse triste
D'ouïr parler d'un tel amour,
Se lamentait et pleurait nuit et jour.
De mille chagrins l'âme pleine,
Loin, dans une grotte à l'écart
De Nacre et de Corail richement étoffée.
C'était une admirable Fée
Qui n'eut jamais de pareille en son Art.Il n'est pas besoin qu'on vous die
Ce qu'était une Fée en ces bienheureux temps;
Car je suis sûr que votre Mie
Vous l'aura dit dès vos plus jeunes ans.
«Je sais, dit-elle, en voyant la Princesse,
Je sais de votre cœur la profonde tristesse;
Mais avec moi n'ayez plus de souci.
Il n'est rien qui vous puisse nuire
Pourvu qu'à mes conseils vous vous laissiez conduire.
Écouter sa folle demande
Serait une faute bien grande,
Mais sans le contredire on le peut refuser.
Dites-lui qu'il faut qu'il vous donne
Avant qu'à son amour votre cœur s'abandonne,
Une Robe qui soit de la couleur du Temps.
Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse,
Quoique le Ciel en tout favorise ses vœux,
Aussitôt la jeune Princesse
L'alla dire en tremblant à son Père amoureux
Qui, dans le moment, fit entendre
Aux Tailleurs les plus importants
Une Robe qui fût de la couleur du Temps,
Ils pouvaient s'assurer qu'il les ferait tous pendre.
Le second jour ne luisait pas encor
Qu'on apporta la Robe désirée;
N'est pas, lorsqu'il est ceint de gros nuages d'or,
D'une couleur plus azurée.
De joie et de douleur l'Infante pénétrée
Ne sait que dire, ni comment
«Princesse, demandez-en une,
Lui dit sa marraine tout bas,
Qui, plus brillante et moins commune,
Soit de la couleur de la Lune.
A peine la Princesse en eut fait la demande,
Que le Roi dit à son Brodeur:
«Que l'astre de la Nuit n'ait pas plus de splendeur,
Et que dans quatre jours sans faute on me la rende.»
Tel que le Roi s'en était expliqué.
Dans les Cieux où la Nuit a déployé ses voiles,
La Lune est moins pompeuse en sa robe d'argent,
Lors même qu'au milieu de son cours diligent
La Princesse admirant ce merveilleux habit,
Était à consentir presque délibérée;
Mais, par sa Marraine inspirée,
Au Prince amoureux elle dit:
Que je n'aie une Robe encore plus brillante
Et de la couleur du Soleil.»
Le Prince qui l'aimait d'un amour sans pareil,
Fit venir aussitôt un riche Lapidaire,
D'un superbe tissu d'or et de diamants,
Disant que s'il manquait à le bien satisfaire,
Il le ferait mourir au milieu des tourments.
Le Prince fut exempt de s'en donner la peine,
Avant la fin de la semaine,
Fit apporter l'ouvrage précieux,
Si beau, si vif, si radieux,
Que le blond Amant de Clymène,
Dans son char d'or il se promène,
D'un plus brillant éclat n'éblouit pas les yeux.
L'Infante que ces dons achèvent de confondre,
A son Père, à son Roi ne sait plus que répondre.
«Il ne faut pas, lui dit-elle à l'oreille,
Demeurer en si beau chemin.
Est-ce une si grande merveille
Que tous ces dons que vous en recevez, Tant qu'il aura l'Âne que vous savez,
Qui d'écus d'or sans cesse emplit sa bourse?
Demandez-lui la peau de ce rare Animal.
Comme il est toute sa ressource,
Vous ne l'obtiendrez pas, ou je raisonne mal.»
Et cependant elle ignorait encor
Que l'amour violent pourvu qu'on le contente,
Compte pour rien l'argent et l'or;
La peau fut galamment aussitôt accordée
Cette peau quand on l'apporta
Terriblement l'épouvanta
Et la fit de son sort amèrement se plaindre.
Sa Marraine survint et lui représenta
Qu'il faut laisser penser au Roi
Qu'elle est tout à fait disposée
A subir avec lui la conjugale Loi,
Mais qu'au même moment, seule et bien déguisée,
Pour éviter un mal si proche et si certain.
«Voici, poursuivit-elle, une grande cassette
Où nous mettrons tous vos habits,
Votre miroir, votre toilette,
Je vous donne encor ma Baguette;
En la tenant en votre main,
La cassette suivra votre même chemin,
Toujours sous la Terre cachée;
A peine mon bâton la Terre aura touchée,
Qu'aussitôt à vos yeux elle viendra s'offrir.
Pour vous rendre méconnaissable,
La dépouille de l'Âne est un masque admirable.
On ne croira jamais, tant elle est effroyable,
Qu'elle renferme rien de beau.
La Princesse ainsi travestie
De chez la sage Fée à peine fut sortie,
Que le Prince qui pour la Fête
De son heureux Hymen s'apprête,
Apprend tout effrayé son funeste destin.
Il n'est point de maison, de chemin, d'avenue,
Mais on s'agite vainement,
On ne peut deviner ce qu'elle est devenue.
Partout se répandit un triste et noir chagrin;
Plus de Noces, plus de Festin,
Les Dames de la Cour, toutes découragées,
N'en dînèrent point la plupart;
Mais du Curé sur tout la tristesse fut grande,
Car il en déjeuna fort tard,
L'Infante cependant poursuivait son chemin,
Le visage couvert d'une vilaine crasse;
A tous Passants elle tendait la main,
Et tâchait pour servir de trouver une place;
La voyant si maussade et si pleine d'ordure,
Ne voulaient écouter ni retirer chez eux
Une si sale créature.
Elle alla donc bien loin, bien loin, encor plus loin;
Où la Fermière avait besoin
D'une souillon, dont l'industrie
Allât jusqu'à savoir bien laver des torchons
Et nettoyer l'auge aux Cochons.
Où les Valets, insolente vermine,
Ne faisaient que la tirailler,
La contredire et la railler;
Ils ne savaient quelle pièce lui faire,
Elle était la butte ordinaire
De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots.
Elle avait le Dimanche un peu plus de repos;
Car, ayant du matin fait sa petite affaire,
Elle se décrassait, puis ouvrait sa cassette,
Mettait proprement sa toilette,
Rangeait dessus ses petits pots.
Devant son grand miroir, contente et satisfaite,
Tantôt celle où le feu du Soleil éclatait,
Tantôt la belle robe bleue
Que tout l'azur des Cieux ne saurait égaler,
Avec ce chagrin seul que leur traînante queue
Elle aimait à se voir jeune, vermeille et blanche
Et plus brave cent fois que nulle autre n'était;
Ce doux plaisir la sustentait
Et la menait jusqu'à l'autre Dimanche.J'oubliais de dire en passant
Qu'en cette grande Métairie
D'un Roi magnifique et puissant
Se faisait la Ménagerie,
Que là, Poules de Barbarie,
Oisons musqués, Canes Petières
Et mille autres oiseaux de bizarres manières,
Entre eux presque tous différents,
Remplissaient à l'envi dix cours toutes entières.
Venait souvent au retour de la Chasse
Se reposer, boire à la glace
Avec les Seigneurs de sa Cour.
Tel ne fut point le beau Céphale:
Propre à faire trembler les plus fiers bataillons.
Peau d'Âne de fort loin le vit avec tendresse,
Et reconnut par cette hardiesse
Que sous sa crasse et ses haillons
«Qu'il a l'air grand, quoiqu'il l'ait négligé,
Qu'il est aimable, disait-elle,
Et que bienheureuse est la belle
A qui son cœur est engagé!
Je m'en trouverais plus parée
Que de toutes celles que j'ai.»
Un jour le jeune Prince errant à l'aventure
De basse-cour en basse-cour,
Où de Peau d'Âne était l'humble séjour.
Par hasard il mit l'œil au trou de la serrure.
Comme il était fête ce jour,
Elle avait pris une riche parure
Qui, tissus de fin or et de gros diamants,
Egalaient du Soleil la clarté la plus pure.
Le Prince au gré de son désir
La contemple et ne peut qu'à peine,
Tant il est comblé de plaisir.
Quels que soient les habits, la beauté du visage,
Son beau tour, sa vive blancheur,
Ses traits fins, sa jeune fraîcheur
Mais un certain air de grandeur,
Plus encore une sage et modeste pudeur,
Des beautés de son âme assuré témoignage,
S'emparèrent de tout son cœur.
Il voulut enfoncer la porte;
Mais croyant voir une Divinité,
Trois fois par le respect son bras fut arrêté.
Dans le Palais, pensif il se retire,
Il ne veut plus aller au Bal
Quoiqu'on soit dans le Carnaval.
Il hait la Chasse, il hait la Comédie,
Il n'a plus d'appétit, tout lui fait mal au cœur;
Est une triste et mortelle langueur.
Il s'enquit quelle était cette Nymphe admirable
Qui demeurait dans une basse-cour,
Au fond d'une allée effroyable,
«C'est, lui dit-on, Peau d'Âne, en rien Nymphe ni belle
Et que Peau d'Âne l'on appelle,
A cause de la 'Peau qu'elle met sur son cou;
De l'Amour c'est le vrai remède,
Qu'on puisse voir après le Loup.»
On a beau dire, il ne saurait le croire;
Les traits que l'amour a tracés,
Toujours présents à sa mémoire,
Cependant la Reine sa Mère,
Qui n'a que lui d'enfant pleure et se désespère;
De déclarer son mal elle le presse en vain,
Il gémit, il pleure, il soupire,Il ne dit rien, si ce n'est qu'il désire
Que Peau d'Âne lui fasse un gâteau de sa main;
Et la Mère ne sait ce que son Fils veut dire.
«O Ciel! Madame, lui dit-on,
Cette Peau d'Âne est une noire Taupe
Que le plus sale Marmiton.
— N'importe, dit la Reine, il le faut satisfaire,
Et c'est à cela seul que nous devons songer.»
Il aurait eu de l'or, tant l'aimait cette Mère,
Peau d'Âne donc prend sa farine
Qu'elle avait fait bluter exprès
Pour rendre sa pâte plus fine,
Son sel, son beurre et ses œufs frais;
S'enferme seule en sa chambrette.
D'abord elle se décrassa
Les mains, les bras et le visage,
Et prit un corps d'argent que vite elle laça
Qu'aussitôt elle commença.
On dit qu'en travaillant un peu trop à la hâte,
De son doigt par hasard il tomba dans la pâte
Un de ses anneaux de grand prix;
Assurent que par elle exprès il y fut mis;
Et pour moi franchement, je l'oserais bien croire,
Fort sûr que, quand le Prince à sa porte aborda
Et par le trou la regarda,
Sur ce point la femme est si drue,
Et son œil va si promptement,
Qu'on ne peut la voir un moment
Qu'elle ne sache qu'on l'a vue.
Qu'elle ne douta point que de son jeune Amant
La Bague ne fût bien reçue.
On ne pétrit jamais un si friand morceau,
Et le Prince trouva la galette si bonne
Il n'avalât aussi l'anneau.
Quand il en vit l'émeraude admirable,
Et du jonc d'or le cercle étroit
Qui marquait la forme du doigt,
Sous son chevet il le mit à l'instant,
Et son mal toujours augmentant,
Les Médecins sages d'expérience,
En le voyant maigrir de jour en jour,
Qu'il était malade d'amour.
Comme l'Hymen, quelque mal qu'on ne die,
Est un remède exquis pour cette maladie,
On conclut à le marier;
Puis dit: «Je le veux bien, pourvu que l'on me donne
En mariage la personne
Pour qui cet anneau sera bon.»
A cette bizarre demande,
Mais il était si mal qu'on n'osa dire non.
Voilà donc qu'on se met en quête
De celle que l'anneau, sans nul égard du sang,
Doit placer dans un si haut rang;
A venir présenter son doigt,
Ni qui veuille céder son droit.
Le bruit ayant couru que pour prétendre au Prince,
Il faut avoir le doigt bien mince,
Dit qu'il a le secret de le rendre menu;
L'une, en suivant son bizarre caprice,
Comme une rave le ratisse;
L'autre en coupe un petit morceau;
Et l'autre, avec de certaine eau,
Pour le rendre moins gros en fait tomber la peau;
Il n'est enfin point de manœuvre
Qu'une dame ne mette en œuvre,
L'essai fut commencé par les jeunes Princesses,
Les Marquises et les Duchesses;
Mais leurs doigts quoique délicats,
Etaient trop gros et n'entraient pas.
Et toutes les nobles Personnes,
Comme elles tour à tour présentèrent leur main
Et la présentèrent en vain.
Ensuite vinrent les Grisettes,
Car il en est de très bien faites,
Semblèrent à l'anneau s'ajuster quelquefois.
Mais la Bague toujours trop petite ou trop ronde,
D'un dédain presque égal rebutait tout le monde.
Aux Servantes, aux Cuisinières,
Aux Tortillons, aux Dindonnières,
En un mot à tout le fretin,
Dont les rouges et noires pattes,
Espéraient un heureux destin.
Il s'y présenta mainte fille
Dont le doigt, gros et ramassé,
Dans la Bague du Prince eût aussi peu passé
On crut enfin que c'était fait,
Car il ne restait en effet
Que la pauvre Peau d'Âne au fond de la cuisine.
Mais comment croire, disait-on,Qu'à régner le Ciel la destine!
Le Prince dit: «Et pourquoi non?
Qu'on la fasse venir.» Chacun se prit à rire,
Criant tout haut: «Que veut-on dire.
De faire entrer ici cette sale guenon?»
Une petite main qui semblait de l'ivoire
Qu'un peu de pourpre a coloré,
Et que de la Bague fatale,
D'une justesse sans égale.
La Cour fut dans une surprise
Qui ne peut pas être comprise.
On la menait au Roi dans ce transport subit;
Mais elle demanda qu'avant que de paraître
On lui donnât le temps de prendre un autre habit.
De cet habit, pour la vérité dire,
De tous côtés on s'apprêtait à rire;
Mais lorsqu'elle arriva dans les Appartements,
Avec ses pompeux vêtements
Dont les riches beautés n'eurent jamais d'égales;
Que ses aimables cheveux blonds
Mêlés de diamants dont la vive lumière
Que ses yeux bleus, grands, doux et longs,
Qui pleins d'une Majesté fière
Ne regardent jamais sans plaire et sans blesser,
Et que sa taille enfin si menue et si fine
Montrèrent leurs appas et leur grâce divine,
Des Dames de la Cour, et de leurs ornements
Tombèrent tous les doux agréments.
Dans la joie et le bruit de toute l'Assemblée,
De voir sa Bru posséder tant d'appas;
La Reine en était affolée,
Et le Prince son cher Amant,
De cent plaisirs l'âme comblée,
Pour l'Hymen aussitôt chacun prit ses mesures.
Le Monarque en pria tous les Rois d'alentour,
Qui, tous brillants de diverses parures,
Quittèrent leurs États pour être à ce grand jour.
Montés sur de grands Éléphants;
Il en vint du rivage More,
Qui, plus noirs et plus laids encore,
Faisaient peur aux petits enfants;
Il en débarque et la Cour en abonde.
Mais nul Prince, nul Potentat,
N'y parut avec tant d'éclat
Que le Père de l'Épousée,
Avait avec le temps purifié les feux
Dont son âme était embrasée.
Il en avait banni tout désir criminel,
Et de cette odieuse flamme
N'en rendait que plus vif son amour paternel.
Dès qu'il la vit: «Que béni soit le Ciel
Qui veut bien que je te revoie,
Ma chère enfant», dit-il, et tout pleurant de joie,
Chacun à son bonheur voulut s'intéresser,
Et le futur Époux était ravi d'apprendre
Que d'un Roi si puissant il devenait le Gendre.
Dans ce moment la Marraine arriva
Et par son récit acheva
De combler Peau d'Âne de gloire.
Il n'est pas malaisé de voir
Que le but de ce Conte est qu'un Enfant apprenne
Que de manquer à son devoir;
Que la Vertu peut être infortunée,
Mais qu'elle est toujours couronnée;
Que contre un fol amour et ses fougueux transports
Et qu'il n'est point de si riches trésors
Dont un Amant ne soit prodigue;
Que de l'eau claire et du pain bis
Suffisent pour la nourriture
Pourvu qu'elle ait de beaux habits;
Que sous le Ciel il n'est point de femelle
Qui ne s'imagine être belle,
Et qui souvent ne s'imagine encor
S'était démêlée avec elle,
Elle aurait eu la pomme d'or.
Le Conte de Peau d'Âne est difficile à croire;
Mais tant que dans le Monde on aura des Enfants
On en gardera la mémoire.
Le duc et les oiseaux
Les coqs et la perdrix
Le coq et le renard
Le coq et le diamant
Le chat pendu et les rats
L’aigle et le renard
Les paons et le geai
Le coq et le coq d’inde
Le paon et la pie
Le dragon, l’enclume, et la lime
Le singe et ses petits
Le combat des oiseaux
La poule et les poussins
Le renard et la grue
La grue et le renard
Le paon et le rossignol
Le perroquet et le singe
Le singe juge
Le rat et la grenouille
Le lièvre et la tortue
Le loup et la grue
Le milan et les oiseaux
Le singe roi
Le renard et le bouc
Le conseil des rats
Le singe et le chat
Le renard et les raisins
L’aigle et le lapin
Le loup et le porc-épic
Le serpent à plusieurs têtes
La petite souris, le chat, et le cochet
Le milan et les colombes
Le dauphin et le singe
Le renard et le corbeau
Du cygne et de la grue
Le loup et la tête
Le serpent et le hérisson
Les canes et le petit barbet
Je me garderais bien de venir vous conter
La folle et peu galante fable
Que je m'en vais vous débiter.
Une aune de boudin en fournit la matière.
"Une aune de boudin, ma chère !
Quelle pitié ! c'est une horreur !", .
S'écriait une précieuse,
Qui, toujours tendre et sérieuse,
Ne veut ouïr parler que d'affaires de coeur.
Mais vous qui mieux qu'âme qui vive
Savez charmer en racontant,
Et dont l'expression est toujours si naïve,
Que l'on croit voir ce qu'on entend;
Qui savez que c'est la manière
Dont quelque chose est inventé,
Qui beaucoup plus que la matière
De tout récit fait la beauté.
Vous aimerez ma fable et sa moralité;
J'en ai, j'ose le dire, une assurance entière.
Il était une fois un pauvre bûcheron
Qui las de sa pénible vie,
Avait, disait-il, grande envie
De s'aller reposer aux bords de l'Achéron;
Représentant, dans sa douleur profonde,
Que depuis qu'il était au monde,
Le Ciel cruel n'avait jamais
Voulu remplir un seul de ses souhaits.
Un jour que, dans le bois, il se mit à se plaindre,
A lui, la foudre en main, Jupiter s'apparut.
On aurait peine à bien dépeindre
La peur que le bonhomme en eut :
"Je ne veux rien, dit-il, en se jetant par terre,
Point de souhaits, point de Tonnerre,
Seigneur, demeurons but à but.
-- Cesse d'avoir aucune crainte :
Je viens, dit Jupiter, touché de ta complainte,
Te faire voir le tort que tu me fais.
Ecoute donc : je te promets,
Moi qui du monde entier suis le souverain maître,
D'exaucer pleinement les trois premiers souhaits
Que tu voudras former sur quoi que ce puisse être.
Vois ce qui peut te rendre heureux.
Vois ce qui peut te satisfaire;
Et comme ton bonheur dépend tout de tes voeux,
Songes-y bien avant que de les faire."
A ces mots Jupiter dans les cieux remonta,
Et le gai bûcheron, embrassant sa falourde,
Pour retourner chez lui sur son dos la jeta.
Cette charge jamais ne lui parut moins lourde.
"Il ne faut pas, disait-il en trottant,
Dans tout ceci, rien faire à la légère;
Il faut, le cas est important,
En prendre avis de notre ménagère.
Çà dit-il, en entrant sous son toit de fougère,
Faisons, Fanchon, grand feu, grand chère,
Nous sommes riches à jamais,
Et nous n'avons qu'à faire des souhaits."
Là-dessus tout au long le fait il lui raconte.
A ce récit, l'épouse vive et prompte
Forma dans son esprit mille vastes projets;
Mais considérant l'importance
De s'y conduire avec prudence :
"Blaise, mon cher ami, dit-elle à son époux,
Ne gâtons rien par notre impatience;
Examinons bien entre nous
Ce qu'il faut faire en pareille occurrence;
Remettons à demain notre premier souhait
Et consultons notre chevet.
-- Je l'entends bien ainsi, dit le bonhomme Blaise.
Mais va tirer du vin derrière ces fagots."
A son retour il but, et goûtant à son aise
Près d'un grand feu la douceur du repos,
Il dit, en s'appuyant sur le dos de sa chaise :
"Pendant que nous avons une si bonne braise,
Qu'une aune de boudin viendrait bien à propos !"
A peine acheva-t-il de prononcer ces mots,
Que sa femme aperçut, grandement étonnée,
Un boudin fort long, qui partant
D'un des coins de la cheminée,
S'approchait d'elle en serpentant.
Elle fit un cri dans l'instant;
Mais jugeant que cette aventure
Avait pour cause le souhait
Que par bêtise toute pure
Son homme imprudent avait fait,
Il n'est point de pouille et d'injure
Que de dépit et de courroux
Elle ne dit au pauvre époux.
"Quand on peut, disait-elle, obtenir un empire,
De l'or, des perles, des rubis,
Des diamants, de beaux habits,
Est-ce alors du boudin qu'il faut que l'on désire ?
-- Hé bien, j'ai tort, dit-il, j'ai mal placé mon choix,
J'ai commis une faute énorme,
Je ferai mieux une autre fois.
-- Bon, bon, dit-elle, attendez-moi sous l'orme,
Pour faire un tel souhait, il faut être bien boeuf !"
L'époux plus d'une fois, emporté de colère,
Pensa faire tout bas le souhait d'être veuf,
Et peut-être, entre nous, ne pouvait-il mieux faire :
"Les hommes, disait-il, pour souffrir sont bien nés !
Peste soit du boudin et du boudin encore;
Plût à Dieu, maudite pécore,
Qu'il te pendît au bout du nez !"
La prière aussitôt du Ciel fut écoutée,
Et dès que le mari la parole lâcha,
Au nez de l'épouse irritée
L'aune de boudin s'attacha.
Ce prodige imprévu grandement le fâcha.
Fanchon était jolie, elle avait bonne grâce,
Et pour dire sans fard la vérité du fait,
Cet ornement en cette place
Ne faisait pas un bon effet;
Si ce n'est qu'en pendant sur le bas du visage,
Il l'empêchait de parler aisément.
Pour un époux merveilleux avantage,
Et si grand qu'il pensa dans cet heureux moment
Ne souhaiter rien davantage.
"Je pourrais bien, disait-il à part soi,
Après un malheur si funeste,
Avec le souhait qui me reste,
Tout d'un plein saut me faire roi.
Rien n'égale, il est vrai, la grandeur souveraine;
Mais encore faut-il songer
Comment serait faite la reine,
Et dans quelle douleur ce serait la plonger
De l'aller placer sur un trône
Avec un nez plus long qu'une aune.
Il faut l'écouter sur cela,
Et qu'elle-même elle soit la maîtresse
De devenir une grande Princesse
En conservant l'horrible nez qu'elle a,
Ou de demeurer Bûcheronne
Avec un nez comme une autre personne,
Et tel qu'elle l'avait avant ce malheur-là."
La chose bien examinée,
Quoiqu'elle sût d'un sceptre et la force et l'effet,
Et que, quand on est couronnée,
On a toujours le nez bien fait;
Comme au désir de plaire il n'est rien qui ne cède,
Elle aima mieux garder son bavolet
Que d'être reine et d'être laide.
Ainsi le bûcheron ne changea point d'état,
Ne devint point grand potentat,
D'écus ne remplit point sa bourse :
Trop heureux d'employer le souhait qui restait,
Faible bonheur, pauvre ressource,
A remettre sa femme en l'état qu'elle était.
Bien est donc vrai qu'aux hommes misérables,
Aveugles, imprudents, inquiets, variables,
Pas n'appartient de faire des souhaits,
Et que peu d'entre eux sont capables
De bien user des dons que le Ciel leur a faits.
________________
Il faut avouer, ma chère sœur, que nous faisons bien parler de nous dans le
monde.
L ' A m i t i é
________________
Il est vrai, mon frère, qu'il n'est point de compagnie un peu galante, où nous
ne soyons le sujet de la conversation, et où l'on n'examine qui nous sommes,
notre naissance, notre pouvoir, et toutes nos actions.
L ' A m o u r
________________
Cela me déplaît assez, car il n'est pas possible de s'imaginer le mal qu'on dit
de moi. Les sérieux me traitent de folâtre et d'emporté, les enjoués de chagrin
et de mélancolique; les vieillards de fainéant et de débauché qui corrompt la
jeunesse; les jeunes gens de cruel et de tyran qui leur fait souffrir mille
martyres, qui les retient en prison, qui les brûle tout vifs et qui ne se repaît
que de leurs soupirs et de leurs larmes. Mais ce qui me fâche le plus, c'est que
je suis tellement décrié parmi les femmes qu'on n'oserait presque leur parler de
moi, ou si on leur en parle, il faut bien se donner de garde de me nommer: mon
nom seul leur fait peur et les fait rougir. Pour vous, ma sœur, chacun
s'empresse de vous louer; on vous nomme la douceur de la vie, l'union des belles
âmes, le doux lien de la société; et enfin, ceux qui se mêlent de pousser les
beaux sentiments disent tout d'une voix, et le disent en cent façons, qu'il
n'est rien de si beau, ni de si charmant que la belle Amitié.
L ' A m i t i é
________________
Vous vous raillez bien agréablement; je me connais, mon frère, et je n'ai garde
de prendre pour moi les douceurs qui s'adressent à vous. Quoiqu'il soit bien
aisé de me tromper et que je sois fort simple et fort naïve, je ne le suis pas
néanmoins assez pour ne pas voir qu'on me joue et qu'on se sert de mon nom pour
parler de vous; mais je ne dois pas le trouver étrange, puisque vous-même vous
l'empruntez tous les jours pour vous introduire dans mille cœurs, dont vous
savez bien que l'on vous refuserait l'entrée si vous disiez le vôtre.
L ' A m o u r
________________
J'avoue, ma sœur, que je me sers souvent de cet artifice qui me réussit
heureusement; d'autres fois, je m'appelle Respect, et j'en imite si bien la
manière d'agir, les civilités et les révérences qu'on me prend aisément pour
lui. Je passe même quelquefois pour une simple galanterie, tant je sais bien me
déguiser quand je veux. Et à vous dire le vrai, je n'ai point de plus grand
plaisir que d'entrer dans un cœur incognito. D'ailleurs je suis si peu jaloux de
mon nom que je prends volontiers le premier qu'on me donne: je trouve bon que
toutes les femmes m'appellent Estime, Complaisance, Bonté; et même si elles
veulent une disposition à ne pas haïr, il ne m'importe, puisqu'enfin mon pouvoir
n'en diminue pas, et que sous ces différents noms, je suis toujours le même; ce
sont de petites façons qu'elles s'imaginent que leur gloire les oblige de faire.
L ' A m i t i é
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Peut-être, mon frère, vous donnent-elles tous ces noms faute de vous connaître.
L ' A m o u r
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Je vous assure, ma soeur, qu'elles savent bien ce qu'elles disent: je n'entre
guère dans un cœur qu'il ne s'en aperçoive; la joie qui me précède, l'émotion
qui m'accompagne et le petit chagrin qui me suit font assez connaître qui je
suis. Mais quoi, elles mourraient plutôt mille fois que de me nommer par mon
nom. J'ai beau les faire soupirer pour leurs amants, les faire pleurer pour leur
absence ou pour leur infidélité, les rendre pâles et défaites, les faire même
tomber malades, elles ne veulent point avouer que je sois maître de leur cœur,
cette opiniâtreté est cause que je prends plaisir à les maltraiter davantage,
étant d'ailleurs bien assuré qu'elles ne m'accuseront pas des maux que je leur
fais souffrir: je sais qu'elles s'en prendront bien plutôt à la migraine, ou à
la rate, qui en sont tout à fait innocentes, et que si on les presse de déclarer
ce qui leur fait mal, elles ne diront jamais que c'est moi. Il n'en est pas
ainsi des hommes: ils crient aussitôt que je les approche, et bien souvent même
avant que je les touche, et pour peu que je les maltraite, ils s'en plaignent à
toute la terre, et même aux arbres et aux rochers; ils me disent des injures
étranges, et font de moi des peintures si épouvantables qu'elles seraient
capables de me faire haïr de tout le monde, si tout le monde ne me connaissait.
L ' A m i t i é
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Si quelques hommes ont fait de vous des peintures capables de vous faire haïr,
il faut avouer qu'une infinité d'autres en ont fait de bien propres à vous faire
aimer: ils vous ont dépeint en cent façons les plus agréables du monde; et vous
savez que tous les amants ne tâchent qu'à vous représenter le plus naïvement
qu'ils peuvent, et avec tous vos charmes, pour vous faire agréer de leurs
maîtresses. Mais puisque nous en sommes sur les personnes qui se mêlent de vous
dépeindre, ne vous êtes-vous point avisé de faire vous-même votre portrait, à
présent que chacun fait le sien? Vous devriez vous en donner la peine, quand ce
ne serait que pour désabuser mille gens qui ne vous connaissent que sur de faux
rapports, et qui se forment de vous une idée monstrueuse et tout à fait
extravagante.
L ' A m o u r
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Un portrait comme vous l'entendez, quand même il serait de ma main, servirait
peu à me faire connaître; il n'est pas que vous n'ayez vu celui qui fut fait
autrefois en Grèce par un excellent maître, et qui depuis a couru par toute la
terre, sous le nom de l'Amour fugitif; vous avez pu voir encore une copie du
même portrait de la main du Tasse. Ce sont deux pièces admirables, et telles que
plusieurs ont voulu que j'en fusse l'auteur. Cependant, quoique tous mes traits
y soient fort bien représentés, il est vrai néanmoins qu'il y manque, comme dans
tous les autres portraits qu'on fait de moi, un certain je ne sais quoi de
tendre, de doux et de touchant qui me distingue de quelques passions qui me
ressemblent, et qui est en effet mon véritable caractère: les cœurs que je
touche moi-même le ressentent fort bien,
mais ni les couleurs ni les paroles ne pourront jamais l'exprimer. Il faut
pourtant que je vous en montre un en petit qui est assez joli, et qui sans doute
ne vous déplaira pas; il m'est tombé par hasard entre les mains et je l'aime
pour sa petitesse; le voici.
L'Amour est un enfant aussi vieux que le monde,
Il est le plus petit et le plus grand des dieux,
De ses feux il remplit le ciel, la terre et l'onde,
Et toutefois Iris le loge dans ses yeux.
________________
Ce portrait me plaît extrêmement, et je trouve qu'on peut ajouter comme une
chose qui n'est pas moins étonnante que les autres l'adresse avec laquelle il
vous renferme dans quatre vers, vous qui remplissez tant de volumes. Cependant,
mon frère, vous êtes bien heureux de trouver ainsi des peintres qui fassent
votre portrait. Pour moi je ne connais personne qui voulût se donner la peine de
travailler au mien; de sorte que pour avoir la satisfaction d'en voir un, il a
fallu que je l'aie fait moi-même; vous verrez si j'ai bien réussi et si je ne me
suis point flattée, moi qui fais profession de ne flatter personne.
Je suis sans finesse et sans art;
Mon teint est fort uni, sa couleur assez vive
Et je ne mets jamais de fard.
Mon abord est civil, j'ai la bouche riante
Et mes yeux ont mille douceurs,
Mais quoique je sois belle, agréable et charmante,
Je règne sur bien peu de cœurs.
On me cajole assez, et presque tous les hommes
Se vantent de suivre mes lois;
Mais que j'en connais peu dans le siècle où nous sommes,
Dont le cœur réponde à la voix!
Ceux que je fais aimer d'une flamme fidèle
Me font l'objet de tous leurs soins;
Et quoique je vieillisse ils me trouvent fort belle
Et ne m'en estiment pas moins.
On m'accuse souvent d'aimer trop à paraître
Où l'on voit la prospérité,
Cependant il est vrai qu'on ne peut me connaître
Qu'au milieu de l'adversité.
J'ai vu le temps que je n'aurais pas eu le loisir de faire ce portrait, lorsque
j'étais de toutes les sociétés et que je me trouvais dans toutes les grandes
assemblées; mais à présent que je me vois bannie du commerce de la plupart du
monde, j'ai tâché de me divertir quelques moments dans cette innocente
occupation.
________________
Je trouve, ma sœur, que vous y avez fort bien réussi, si ce n'est à la vérité
que vous êtes un peu trop modeste, et que vous ne dites pas la moitié des bonnes
qualités qui sont en vous, puisqu'enfin vous ne parlez point de cette générosité
désintéressée qui vous est si naturelle et qui vous porte avec tant de chaleur à
servir vos amis.
L ' A m i t i é
________________
Vous voyez cependant l'état que l'on fait de moi dans le monde: il semble que je
ne sois plus bonne à rien, et parce que je n'ai point cette complaisance étudiée
et cet art de flatter qu'il faut avoir pour plaire, on trouve que je dis les
choses avec une naïveté ridicule et qu'en un mot je ne suis plus de ce temps-ci.
Vous savez, mon frère, que je n'ai pas été toujours si méprisée, et vous m'avez
vu régner autrefois sur la terre avec un empire aussi grand et aussi absolu que
le vôtre. Il n'était rien alors que l'on ne fît pour moi, rien que l'on ne crût
m'être dû, et rien que l'on osât me refuser: l'on faisait gloire de me donner
toutes choses, et même de mourir pour moi si l'on croyait que je le voulusse; et
je puis dire que je me voyais alors maîtresse de beaucoup plus de cœurs que je
n'en possède à présent, bien que les hommes de ce temps-là n'eussent la plupart
qu'un même cœur à deux, et qu'aujourd'hui il ne s'en trouve presque point qui ne
l'ait double. Je ne sais pas pourquoi l'on m'a quittée ainsi, moi qui fais du
bien à tout le monde et dont jamais personne n'a reçu de déplaisir, et que
cependant chacun continue à vous suivre aveuglément, vous qui traitez si mal
ceux qui vivent sous votre empire, et qui les outragez de telle sorte qu'on
n'entend en tous lieux que des gens qui soupirent et qui se plaignent de votre
tyrannie.
L ' A m o u r
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Il est vrai que la plupart de mes sujets murmurent incessamment, ils crient même
tout haut qu'ils n'en peuvent plus et que je les réduis à la dernière extrémité,
et bien souvent ils me menacent de secouer le joug, mais tout leur bruit ne
m'émeut guère; je sais qu'ils font toujours le mal plus grand qu'il n'est, et
qu'il s'en faut beaucoup qu'ils soient aussi malheureux qu'ils veulent qu'on les
croie.
L ' A m i t i é
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Je suis persuadée qu'ils le sont encore plus qu'ils ne le disent, et je ne
connais rien dont les hommes reçoivent plus de mal que de vous. La guerre, la
famine et les maladies affligent en de certains temps quelque coin de la terre,
et quelques personnes seulement, pendant que le reste du monde jouit de la paix
de l'abondance et de la santé; mais il n'y a point dé temps, de lieux ni de
personnes qui soient exempts de votre persécution. On aime durant l'hiver comme
durant l'été, aux Indes comme en France, et les rois soupirent comme les
bergers; les enfants même que leur âge en avait jusqu'ici préservés y sont
sujets comme les autres, et par un prodige étonnant vous faites qu'ils aiment
avant que de connaitre, et qu'ils perdent la raison avant que de l'avoir. Vous
n'ignorez pas les maux que vous causez, puisqu'on ne voit partout que des amants
qui se désespèrent, des jaloux qui se servent de poison, et des rivaux qui
s'entretuent.
L ' A m o u r
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J'avoue que je suis bien méchant quand je suis irrité, et il est vrai qu'en de
certaines rencontres je deviens si terrible que bien des gens se sont imaginé
que je me changeais en fureur. Mais s'il m'arrive quelquefois de faire beaucoup
de mal, je puis dire qu'en récompense je fais beaucoup de bien. La Fortune qui
se vante partout que c'est à elle seule qu'il appartient de rendre heureux ceux
qu'il lui plaît n'y entend rien au prix de moi; quelques biens et quelques
honneurs qu'elle donne à un homme, il n'est jamais content de sa condition; et
on lui voit toujours envier celle des autres, ce qui n'arrive point aux vrais
amants. Pour peu que je leur sois favorable, ils ne croient pas qu'il y ait au
monde de félicité comparable à la leur; lors même que je les maltraite, ils se
trouvent encore trop heureux de vivre sous mon empire; et je vois tous les jours
de simples bergers qui ne changeraient pas leur condition avec celle des rois,
s'il leur en coûtait l'amour qu'ils ont pour leurs bergères, toutes cruelles et
ingrates qu'elles sont.
L ' A m i t i é
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Ces bergers dont vous venez de parler font bien voir que vous gâtez l'esprit de
tous ceux qui vous reçoivent, mais non pas que vous les rendiez effectivement
heureux. Car enfin, quelle extravagance d'être malade, comme ils disent qu'ils
le sont, et ne vouloir pas guérir; être en prison et refuser la liberté; en un
mot être misérable, et ne vouloir pas cesser de l'être.
L ' A m o u r
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Leur extravagance serait encore plus grande de vouloir guérir, ou sortir de
prison, non seulement parce que leur maladie est plus agréable que la santé et
qu'il est moins doux d'être libre que d'être prisonnier de la sorte, mais aussi
parce qu'il leur serait fort inutile de le vouloir, si je ne le voulais pas
aussi. Je ne suis pas un hôte qu'on chasse de chez soi quand on veut; comme
j'entre quelquefois chez les gens contre leur volonté, j'y demeure aussi bien
souvent malgré qu'ils en aient et je me soucie aussi peu de la résolution que
l'on prend de me faire sortir que de celle que l'on fait de m'empêcher d'entrer.
L ' A m i t i é
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Votre procédé, mon frère, est bien différent du mien. Je quitte les gens dès le
moment que je les incommode, l'on ne m'a qu'autant que l'on veut m'avoir et l'on
ne voit point d'amis qui le soient malgré eux. Quand je suis dans un cœur, et
qu'il vous prend fantaisie d'y venir pour prendre ma place, vous savez avec
quelle douceur je vous la quitte. Je me retire insensiblement et sans bruit, le
cœur même où se fait cet échange ne s'en aperçoit pas, et quelquefois il y a
longtemps que vous le brûlez qu'il croit que c'est moi qui l'échauffe encore et
qui le fais aimer. Vous n'avez garde d'en user de la sorte lorsqu'un pauvre cœur
se résout à vous échanger avec moi, parce que la raison le commande et l'y
contraint, bien qu'il ait un extrême regret de se voir obligé à une si cruelle
séparation, bien qu'il vous conjure en soupirant de le laisser en paix, et que
vous n'ignoriez pas qu'il ne me veut avoir que parce que je vous ressemble et
que c'est en quelque façon vous retenir que de m'avoir en votre place. Néanmoins
avec quelle cruauté ne vous moquez- vous point de ses soupirs! Vous le poussez à
bout, et parce qu'il a eu seulement la pensée de se mettre en liberté vous
redoublez ses chaînes et l'accablez de nouveaux supplices. Que si vous le
laissez en repos quelque temps, en sorte qu'il commence à croire qu'il s'est
heureusement délivré de vous, quel plaisir ne prenez-vous point à lui faire
sentir qu'il n'est pas où il pense; vous le pressez de toute votre force, et par
un soupir redoublé qui lui échappe, ou par quelque pointe de jalousie qui le
pique, il ne connaît que trop que vous êtes encore le maître chez lui, mais le
maître plus absolu et plus redoutable que jamais.
L ' A m o u r
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J'en use ainsi, ma sœur, pour montrer que l'on ne peut rien sur moi et que pour
entrer dans un cœur ou pour en sortir, je ne dépends de qui que ce soit au
monde. Quelques-uns se sont imaginé que j'avais besoin du secours de la
sympathie pour m'insinuer dans les cœurs, et que je m'efforcerais en vain de
m'en rendre le maître si auparavant elle ne les disposait à me recevoir. C'est
une vieille erreur que l'expérience détruit tous les jours; et en effet, bien
loin d'être toujours redevable de mon empire à la sympathie, c'est moi qui lui
donne entrée et qui l'établis en bien des cœurs où sans moi elle ne se serait
jamais rencontrée. Combien voit-on de gens dont l'humeur et l'inclination
étaient tout à fait opposées, que je fais s'entr'aimer, et qui dès aussitôt que
je les ai touchés changent de sentiment en faveur l'un de l'autre, viennent à
aimer et à haïr les mêmes choses, et enfin deviennent tout à fait semblables.
L ' A m i t i é
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Pour moi j'avoue que je suis redevable à la Sympathie de la facilité que je
trouve à m'établir dans les cœurs, et je dirai même qu'il me serait impossible
de les lier étroitement si auparavant elle ne prenait la peine de les assortir.
Il ne semble pas qu'elle se mêle de quoi que ce soit, on n'entend jamais de
bruit ni de dispute où elle est, et assurément il n'est rien de si doux ni de si
tranquille que la Sympathie. Cependant, par de secrètes intelligences qu'elle a
dans les cœurs, et par de certains ressorts qu'on ne connaît point, elle fait
des choses inconcevables et sans se remuer en apparence elle remue toute la
terre. Les philosophes ont souhaité de tout temps d'avoir sa connaissance, mais
il ne leur a pas été possible d'y parvenir et elle a toujours aimé à vivre
cachée aux yeux de tout le monde. Quelques-uns ont pris pour elle la
Ressemblance des humeurs, mais ils ont bien reconnu qu'ils s'étaient trompés, et
que si elle a de l'air de la Sympathie elle ne l'est pas effectivement. Il n'est
personne qui les connaisse mieux que moi toutes deux et qui sache précisément la
différence qui est entre elles. Autant que j'aime à me trouver avec la
Sympathie, autant ai-je de peine à m'accorder avec la Ressemblance des humeurs.
L ' A m o u r
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Ce que vous dites là paraît étrange, et l'on a toujours cru que la conformité
d'humeurs était une disposition très grande à s'entr'aimer.
L ' A m i t i é
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Il est pourtant vrai que les personnes de même profession et qui réussissent
également ne s'aiment point; cette égalité est toujours accompagnée de l'Envie,
mon ennemie jurée, et avec laquelle je ne me rencontre jamais. Ceux même qui ont
le plus d'esprit ne peuvent vivre ensemble quand ils croient en avoir autant
l'un que l'autre, et principalement lorsque, l'ayant tourné de la même façon,
ils sont persuadés qu'ils excellent dans une même chose. On sait que les
enjoués, les diseurs de bons mots, ceux qui font profession de divertir
agréablement une compagnie ne peuvent souffrir leurs semblables et qu'ils ont
bien du dépit quand ils en rencontrent d'autres qui parlent autant qu'eux. Mais
surtout la Ressemblance et la Conformité d'humeurs me nuit parmi les femmes.
Deux coquettes se haïssent nécessairement; deux précieuses encore plus, quelque
mine qu'elles fassent de s'aimer; et même c'est assez pour être assuré que deux
femmes ne seront jamais bonnes amies, si elles dansent ou si elles chantent bien
toutes deux. Je trouve cent fois mieux mon compte lorsque leurs humeurs, ou
leurs perfections, ont moins de rapport; lorsque l'une d'elles se pique de
beauté et l'autre d'esprit; l'une d'être fière et sérieuse, et l'autre d'être
enjouée et de dire cent jolies choses qui divertissent. La raison de cette bonne
intelligence est bien aisée à deviner, c'est que ces sortes de personnes n'ont
rien à partager ensemble; les douceurs qu'on dit à l'une ne sont point à l'usage
de l'autre et elles s'entendent cajoler sans jalousie, ce qui n'arrive pas
lorsqu'elles ont les mêmes avantages. A vous dire le vrai, de quelque humeur que
soient les femmes, je ne me rencontre guère avec elles, ou si je m'y rencontre
quelquefois, je n'y demeure pas longtemps: ma sincérité leur déplaît et elles
sont tellement accoutumées à la flatterie qu'elles rompent aisément avec leurs
mielleuses amies, dès la première vérité qu'elles leur disent. Néanmoins ce qui
m'empêche d'avoir grand commerce avec elles, ce n'est pas tant parce qu'elles se
disent leurs vérités que parce qu'elles ne se les disent pas; car enfin, si une
femme s'aperçoit que son amie a quelque défaut dont elle pourrait se corriger,
si elle-même le connaissait ne pensez pas qu'elle l'en avertisse; elle aura une
maligne joie de voir que ce défaut lui donne avantage sur elle; et même si une
coiffure ou un ajustement lui sied mal, elle aura la malice de lui dire qu'il
lui sied admirablement. Ceci n'est pas vrai néanmoins pour toutes les femmes:
j'en sais qui observent mes lois avec beaucoup d'exactitude et de soumission.
L ' A m o u r
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Je puis dire aussi que je connais des femmes qui savent parfaitement aimer, et
qui pourraient faire à tous les hommes des leçons de fidélité et de constance.
Je dirai même que c'est une injustice que l'on a faite de tout temps à ce beau
sexe de l'accuser de légèreté et que je ne sais point d'autre raison de la
mauvaise réputation qu'il a d'être inconstant que parce que les hommes font les
livres et qu'il leur plaît de le dire et de l'écrire ainsi. Il est constant que
comme les femmes aiment presque toujours les dernières, elles ne cessent aussi
presque jamais d'aimer que lorsqu'on ne les aime plus; et que, comme il faut un
long temps et de fortes raisons pour les engager dans l'affection des hommes,
elles ne s'en retirent aussi que pour des sujets qui le méritent et qui les y
obligent absolument.
L ' A m i t i é
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Ce n'est pas là l'opinion commune; et si la chose est ainsi que vous le dites,
je connais bien des gens dans l'erreur et qu'il serait malaisé de désabuser.
Quoi qu'il en soit, je ne vois pas que les femmes doivent tirer beaucoup de
gloire de cette constance et de cette fidélité dont vous les louez, puisqu'il en
est si peu qui en sachent bien user, et que la plupart ne s'en servent que pour
aimer des personnes qu'elles feraient mieux de n'aimer point du tout. En vérité,
mon frère, c'est une chose étrange que vous preniez plaisir à mettre la division
et le désordre dans les familles, vous qui devriez n'avoir d'autre emploi que
d'y conserver l'union et la paix; et que ne pouvant durer longtemps où vous avez
obligation de vous trouver, vous n'ayez point de plus grande joie que de vous
couler adroitement où il est défendu de vous recevoir. Il semble même que
l'hyménée que vous témoignez souhaiter quelquefois si ardemment vous chasse de
tous les lieux où il vous rencontre. Car enfin, depuis que je vais au Cours, je
ne me souviens point de vous avoir vu en portière entre le mari et la femme, au
lieu que l'on vous voit sans cesse entre la femme et le galant, où vous faites
cent gentillesses et cent folies, pendant que le mari se promène un peu loin de
là, entre le Chagrin et la Jalousie qui le tourmentent cruellement, et qui de
temps en temps ouvrent et ferment les rideaux de son carrosse. Sa Jalousie les
ouvre incessamment pour lui faire voir ce qui se passe, et le Chagrin les
referme aussitôt pour l'empêcher de rien voir qui lui déplaise.
L ' A m o u r
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Il me semble, ma sœur, que toute sage que vous êtes, vous ne vous acquittez pas
mieux que moi de votre devoir, et qu'on ne vous rencontre guère souvent où vous
devriez être toujours, je veux dire entre les frères et les sœurs et entre les
parents les plus proches qui, faute de vous avoir au milieu d'eux se déchirent
les uns les autres et se haïssent mortellement.
L ' A m i t i é
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J'en ai bien du regret, mais je n'y saurais que faire: ils sont la plupart
tellement attachés à l'Intérêt, mon ennemi caché et avec lequel j'ai une
horrible antipathie; car vous savez qu'il veut tout avoir à lui, et qu'au
contraire je fais profession de n'avoir rien à moi; ils sont, dis-je, tellement
attachés à ce lâche Intérêt qu'ils m'abandonnent volontiers plutôt que lui.
D'ailleurs, comme ils tirent chacun de leur côté, ils rompent tous mes liens et
m'échappent sans cesse.
L ' A m o u r
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Je vous pardonnerais d'abandonner des parents intéressés et déraisonnables, si
c'était pour vous trouver avec des étrangers sages et vertueux; mais il est
certain que le plus souvent ce n'est que la débauche et le vice qui vous
attirent et qui vous font demeurer où vous êtes, et que deux hommes ne seront
bons amis que parce que ce sont deux bons ivrognes, deux francs voleurs, ou deux
vrais impies.
L ' A m i t i é
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Je ne me suis jamais rencontrée avec ces gens-là; j'avoue qu'il y a entre eux
une certaine affection brutale et emportée qui me ressemble en quelque chose, et
qui affecte fort de m'imiter. Il est encore véritable qu'elle fait en apparence
les mêmes actions que moi; je dis ces actions éclatantes qui étonnent toute la
terre, mais ce n'est point par le principe de générosité qui m'anime, et l'on
peut dire qu'elle les fait de la même manière que la magie fait les miracles.
Les sages qui connaissent les choses n'ignorent pas la différence qui est entre
elle et moi, et ils ont toujours bien su que je ne me rencontre jamais qu'avec
la Vertu, et au milieu des vertueux.
L ' A m o u r
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S'il en est ainsi, ma sœur, on ne vous trouve pas aisément, et votre demeure est
bien difficile à trouver.
L ' A m i t i é
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Elle l'est assurément plus que la vôtre, puisque je ne me plais qu'avec les
sages qui sont fort rares, et que vous au contraire ne vous plaisez qu'avec les
fous dont le nombre est presque infini et dont vous aimez tant la compagnie que
si les personnes qui vous reçoivent ne le sont pas encore tout à fait, vous ne
tardez guère à les achever.
L ' A m o u r
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Je sais bien, ma sœur, qu'il y a longtemps qu'on me reproche de ne pouvoir vivre
avec la Raison, et qu'on m'accuse de la chasser de tous les cœurs dont je me
rends le maître; mais je puis dire que fort souvent nous nous accordons bien
ensemble et que si quelquefois je me vois obligé à lui faire quelque violence,
il y a de sa faute bien plus que de la mienne.
L ' A m i t i é
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N'est-ce point que la Raison a tort, que vous êtes bien plus raisonnable que la
Raison même?
L ' A m o u r
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Je ne voudrais pas vous l'assurer; mais je sais bien que si elle voulait ne se
point mêler de mes affaires, comme je ne me mêle point des siennes, nous
vivrions fort bien ensemble. Je n'empêche point qu'elle ne conduise les hommes
dans les affaires importantes de leur vie; je veux bien qu'elle les rende grands
politiques, bons capitaines et sages magistrats; mais je ne puis souffrir
qu'elle s'ingère de contrôler mes divertissements et mes plaisirs, ni moins
encore de régler la dépense des fêtes, des bals et de toutes les galanteries des
amants. N'a-t-elle pas assez d'autres choses plus sérieuses pour s'occuper, et
pourquoi faut-il qu'elle s'amuse à mille bagatelles dont elle n'a que faire? Que
voulez-vous que je vous dise, c'est une superbe et une vaine qui veut régner
partout, qui critique tout, et qui ne trouve rien de bien fait que ce qu'elle
fait elle-même; je la repousse à la vérité d'une terrible force quand je ne suis
pas en humeur d'en souffrir, et fort souvent nous nous donnons des combats
effroyables. Mais pour vous montrer que j'en use mieux qu'elle en toutes choses;
quand elle est la plus forte et qu'elle a avantage sur moi, elle ne me donne
point de quartier, elle me chasse honteusement et publie en tous lieux la
victoire qu'elle a remportée. Pour moi, quand je demeure le vainqueur, ce qui
arrive assez souvent, je me contente de me rendre le maître de la place; et
pourvu que le cœur m'obéisse, je lui laisse disposer à sa fantaisie de tous les
dehors; je ne me vante point de l'avoir battue, et comme elle est glorieuse,
elle ne s'en vante pas aussi, elle fait bonne mine et paraît toujours la
maîtresse.
L ' A m i t i é
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On remarque en effet que tous les amants, quelque fous qu'ils soient, veulent
paraître sages, et qu'on n'en voit point qui ne prétendent être fort
raisonnables; mais de toutes leurs extravagances, je n'en trouve point de plus
plaisante que celle qui leur est commune à tous, je veux dire la forte
persuasion qu'ils ont que la personne qu'ils aiment est la plus belle et la plus
accomplie de toûtes celles qui sont au monde; je me suis cent fois étonnée de
cette extravagance.
L ' A m o u r
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Est-il bien possible, ma sœur, que vous n'en sachiez pas la cause, et que vous
n'ayez pas encore remarqué que les amants ne jugent ainsi favorablement de la
beauté qu'ils aiment que parce qu'ils ne la voient jamais qu'à la lueur de mon
flambeau qui a la vertu d'embellir tout ce qu'il éclaire: c'est un secret qui
est fort naturel, mais cependant que peu de gens ont devine. Les uns se sont
imaginé que j'aveuglais tous les amants, les autres que je leur mettais un
bandeau devant les yeux pour les empêcher de voir les défauts de la personne
aimée; mais les uns et les autres ont mal rencontré; car enfin il n'est point de
gens au monde qui voient si clair que les amants: on sait qu'ils remarquent cent
petites choses dont les autres personnes ne s'aperçoivent pas, et qu'en un
moment ils découvrent dans les yeux l'un de l'autre tout ce qui se passe dans le
fond de leur cœur. Je ne comprends pas ce qui a pu donner lieu à de si étranges
imaginations, si ce n'est peut-être qu'on ait pris pour un bandeau de certains
petits cristaux que je leur mets au-devant des yeux, lorsque je leur fais
regarder les personnes qu'ils aiment. Ces cristaux ont la vertu de corriger les
défauts des objets, et de les réduire dans leur juste proportion. Si une femme a
les yeux trop petits, ou le front trop étroit, je mets au-devant des yeux de son
amant un cristal qui grossit les objets, en sorte qu'il lui voit des yeux assez
grands et un front raisonnablement large. Si au contraire elle a la bouche un
peu trop grande et le menton trop long, je lui en mets un autre qui apetisse, et
qui lui représente une petite bouche et un petit menton. Ces cristaux sont assez
ordinaires, mais j'en ai de plus curieux, et ce sont des cristaux qui apetissent
des bouches et agrandissent des yeux en même temps; j'en ai aussi pour les
couleurs, qui font voir blanc ce qui est pâle, clair ce qui est brun, et blond
ce qui est roux; ainsi de tout le reste. Mais à qui est-ce que je parle, n'en
avez-vous pas aussi bien que moi de toutes les façons?
L ' A m i t i é
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Il est vrai, mon frère, que j'en ai, mais il s'en faut bien qu'ils fassent un
effet aussi prodigieux que les vôtres; ils ne font qu'adoucir les défauts des
objets, et les rendre plus supportables, sans empêcher qu'on ne les voie.
Cependant, mon frère, il me semble que nous parlons ici bien plaisamment de nos
petites affaires et qu'on se moquerait bien de nous si l'on nous entendait dire
naïvement, comme nous faisons, les nouvelles de l'école.
L ' A m o u r
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Je connais à la vérité bien des personnes qui trouveraient notre entretien fort
simple et fort commun; mais j'en sais d'autres dont le jugement serait plus
favorable et qui le trouveraient assez divertissant.
L ' A m i t i é
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Je sais du moins qu'il m'a divertie extrêmement et que j'ai bien du regret de ne
pouvoir causer davantage avec vous; mais je ne veux pas donner sujet de se
plaindre de moi à quelques personnes qui m'aiment plus que leur vie et qui ne me
le pardonneraient jamais si j'étais plus longtemps sans leur donner des marques
de mon souvenir.
L ' A m o u r
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Adieu donc, ma sœur; aussi bien ai-je encore plus d'affaires que vous, et qui
pressent toutes étrangement. J'ai des amants à punir, j'en ai d'autres à
récompenser, et avec tout cela il faut que je me rende auprès d'Iris qui va
partir pour aller au bal où je dois lui conquérir le cœur de tout ce qu'il y
aura d'honnêtes gens dans l'assemblée et leur faire avouer qu'elle est la plus
belle et la plus aimable personne du monde.
"Tire la chevillette, la bobinette
cherra."
Le Petit Chaperon rouge
"Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?" Et la soeur Anne lui
répondait : "Je ne vois rien que le soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie."
Barbe-Bleue
"Il flairait à droite et à gauche, disant qu'il sentait la chair fraîche."
Le Petit Poucet
"Le conte de Peau d'Ane est difficile à croire,
Mais tant que dans le monde on aura des enfants,
Des mères et des mères-grands,
On en gardera la mémoire."
Peau d'Ane
"Pour moi, j'ose poser en fait
Qu'en de certains moments l'esprit le plus parfait
Peut aimer sans rougir jusqu'aux marionnettes."
Peau d'Ane
"Aux jeunes gens pour l'ordinaire
L'industrie et le savoir-faire
Valent mieux que des biens acquis"
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